mercredi, 13 juin 2007

Made in America, une histoire de souffle.

 
 
 
 

Après dix années d’irrigation de la culture populaire américaine, la plus belle des séries télévisées s’est achevée sur une virgule dramaturgique, une cassure de la phrase d’où ne s’échappait qu’un cri, celui du spectateur renvoyé à un écran noir qui ne semble plus dire que cela : « now, get a life ».

On a glosé et on glosera à l’infini sur ce diamant télévisuel, concentré d’Amérique et de capitalisme disséqué à travers le prisme d’une famille mafieuse du New-Jersey. Où comment, en reprenant les codes du film mafieux et de la comédie familiale, son auteur David Chase renvoyait en totale décontraction l’Occident à son reflet placide et écoeurant : un empire de bouffe et d’addictions, une goinfrerie matérialiste qui impose toujours plus de crimes et de sauvageries pour nourrir la machine, et des consciences qui se détournent des arrières-cuisine pour maintenir les conventions sentimentales au milieu de la boucherie.

L’immense qualité de l’œuvre était de se tenir à ce strict et vindicatif programme en conservant de bout en bout une totale incarnation et une matière naturelle et organique : peu d’effets, jamais d’épates, aucun discours, juste des gens qui parlent, mangent, baisent, et parfois tuent. Reprenant les inventions hyper réalistes du Scorsese de Taxi driver, la série déroulait son jeu en y adjoignant une attente becketienne des évènements, où rien ne passait d’autre que le temps, c’est à dire la mort au travail dont les offices finissaient nécessairement par surgir. « Et bientôt ce sera quoi ? » pouvait donc répéter son personnage principal. Le train-train habituel, savait-on déjà : une famille à nourrir, une entreprise à gérer et des corps à enjamber.

C’est pourquoi nous l’avons aimé ce Tony, et adoré le monstre qu’il est, pater familias contraint de gérer la merde, c’est à dire de la dégueuler dans toute la communauté ( guère étonnant que son emploi officiel se jouait dans le secteur des ordures) pour satisfaire les besoins de ses proches. Et à cette figure paradoxale d’ogre et de buddy guy, il fallait une incarnation évidente. Ce fut donc James Gandolfini, un acteur exceptionnel capable d’épaissir rapidement les traits d’une brute tout en conservant un trait candide de l’enfance, un flottement dans le sourire ou le regard au moment où son corps lourd et gras pouvait fracasser les os d’un visage. L’humanité à plein : barbare, abrutie, mais souffreteuse et aimante. On pourrait donc s’en tenir là : perfection du scénario, génie de l’incarnation corporelle. Mais la réalisation ? voudrait-on ajouter. Laissons cela aux analytiques, ils sont nombreux. Elle était bien la réalisation, et même plus que cela. J’en détiens la preuve, à peu de frais. Car tout au long de ces quatre-vingt six épisodes, un son continu s’est fait entendre, quasiment sans interruption, comme le fil rouge sonore de la série : c’est Tony qui respire, d’un souffle lourd et pesant, chargé de soucis et de graisses, un souffle qui évoque un corps aussi bien malade que puissant, autant écrasant qu’en voie d’exténuation. Alors, dans ce génial détail où se niche la pureté inventive du cinéma, tous les autres réalisateurs pouvaient remballer leur camelote métaphorique, car de 1999 à 2007, l’Amérique n’a jamais été que ce souffle.

vendredi, 08 juin 2007

Bilocution ?

     

 


Entre la nouvelle édition et celle récupérée dans ma bibliothèque (achetée d’occasion, pages jaunies mais non cornées, comme si l’ouvrage était resté vierge de toute lecture), le texte n’a pas changé et la traduction controversée de Michel Doury a été conservée (pour l’anecdote, lire ici).

Avec ces presque vingt années qui séparent les deux éditions, la taille du nom a pris ses quartiers, un nom désormais placé en avant, conquérant, étalé sur la couverture comme une marque réputée et un véritable signe adressé à la foule des lecteurs de passage. Pynchon n’existe pas vraiment, puisqu’il abandonne des traces sans habiter de corps médiatique, et se présente désormais comme une signature au vif argent sous les sunlights du marché littéraire. Mais demeure cette ambiguïté : quel phénomène recouvre au juste cette modification typographique ? S’agit-il comme on le croit primitivement de signifier la réputation désormais acquise en France de l’auteur américain, ou n’est-ce pas plus largement la simple conséquence de la personnification du milieu littéraire ?

Bien sûr, le vaste mouvement ironique d’une époque qui sait si bien avaler son misfit fait qu’on puisse se poser cette question pour un auteur ayant très vite fait le choix non de la réclusion, mais de son anonymat. Peut-être pensait-il par là laisser libre cours à cette poitrine pleine de chants et de paroles qui tonne et vocalise les êtres jetés dans les vagues de l’histoire. L’auteur aurait alors dû rester effacé derrière l’œuvre dont la patiente concrétion ne propose pas moins à ses lecteurs que la carte spatio-temporelle d’un outre-monde culminant frontalement dans les visions réfractées de son dernier roman.

Cette nouvelle typographie laissée là sans manière ni fanfare signerait alors la digestion par la machine productive d’une singularité littéraire poussée héroïquement à ses extrêmes. Mais tant que les lecteurs existent, il ne faut rien céder.

jeudi, 31 mai 2007

Musique, littérature et paprika

Avant de répondre tardivement au questionnaire qui a parcouru de nombreux blogs dans le voisinage, je lance un appel à DJ Zukry qui, outre ses talents d'écrivain absurde et énivré, officie dans le secteur de l'accompagnement musical pour malade en phase terminale. Ecrivant généralement au son d'une musique soigneusement choisie mais souvent décevante, je crois plus que jamais nécessaire la réalisation d'un album soutenant le processus d'écriture de bout en bout en baignant l'écrivain dans le ventre de la création. Une musique légèrement flottante et souffrant une lecture en boucle dont la répétition même permettrait la découverte de discrets mais indispensables détails après plusieurs écoutes, voilà mon idéal. Sachant que tous les citoyens de ce pays ayant reçu une instruction secondaire tripotent la nouille de l'écriture en rêvant du Contact (avec l'Ôtre, mon alien bien-aimé), je promets au dit album un succès immense et des royalties michaeljacksoniens pour son auteur. 

 Maintenant, afin d'écrire un billet à peu de frais et de soutenir un signal ténu en direction de mon fidèle lectorat, voici les réponses promises :

 

Les 2 livres de mon enfance (je ne me souviens de rien d'autre)

La mare au diable de Georges Sand

Langelot de Lieutenant X

 

Les 4 auteurs que je ne lirai plus jamais (à moins de gagner au loto et d'avoir tout mon temps)

HP Lovecraft

Boris Vian

Bataille

Maurice G une fusée à neutron Dantec (même en gagnant au loto)

 

Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore 

Celine

Pynchon

Gracq

Dostoïevski 

 

Les 4 livres que j'emporterais sur une île déserte

L'arc-en-ciel de la gravité de T. Pynchon

Le songe des héros de A. Bioy Casares 

Le manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki

Ulysse de Joyce

 

Les 4 premiers livres de ma liste à lire (ils vont attendre, sachant que je suis sur le dernier Pynchon, qu'il fait mille pages et qu'il n'est pas traduit) 

Etat d'exception de Giorgio Agamben

Accès de l'ésotérisme occidental (II) d'Antoine Faivre

Le chevalier, la femme et le prêtre de Georges Duby

L'homme-Plante de Julien Offray de la Mettrie

 

Les derniers mots d'un de mes livres préférés (je fais long, pour qu'on comprenne bien):

 

"Et c'est juste ici, sur cet écran obscur et silencieux, qu'est pointée la Fusée. Elle descend à quinze cents mètres par seconde, absolument et à jamais silencieuse, elle franchit ce dernier espace juste au-dessus du toit de ce vieux ciné, le dernier delta-t.

Vous avez le temps, si vous avez besoin de réconfort, de toucher la personne à côté de vous, ou bien de tendre la main vers vos propres cuisses glacées... Ou bien, s'il vous faut une chanson, en voici une qu'ils n'ont jamais apprise à personne, un hymne par William Slothrop, oublié depuis des siècles, introuvable, et que l'on chante sur l'un de ces aimables airs anciens. Voici :

 

                     Il existe une main qui retrouve le temps

                    Quand du sablier le dernier grain a coulé

                    Et que l'éclair qui abattit les Tours

                    Trouve enfin celle du pauvre Prétérit...

                    Déjà les cavalier s'endorment sur les routes

                    Au flanc des talus dans la Zone massacrée

                   Un visage apparaîtra au flanc de toutes

                   Les montagnes et dans les pierres une âme se crée

 

Et maintenant, tous en choeur..." 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi, 18 mai 2007

Une Amérique en boîte pour petit français des grands boulevards

 
 
 
 
 

Louer le cinéma américain malgré ceux qui l’aiment, louer le film de Fincher malgré une presse largement positive qui, comme souvent, sert les mêmes expressions toutes cuites, les passe-plats habituels qui assurent la rédaction des articles sans avoir à se creuser la tête ni tourner vingt fois la plume dans l’encrier. Donc critique unanime, et souvent paresseuse, qui ne racontera rien du film au public.

Car quel spectateur un tant soit peu sincère, c’est à dire vierge de discours et d’opinions, peut vraiment s’arrêter à cette idée d’une platitude consternante que Fincher aurait réalisé un film de « la maturité », « un exercise d’ascèse » qui provoque « un rapport déceptif au récit » ? Qui voudrait défendre l’ennui d’un film long, étiré, et sans grande action, à part les critiques professionnels, n’ayant rien de mieux à écrire par simple défaut de temps et d’énergie ? A force d’expressions répétées comme des mantras par ces derniers, c’est le goût même des films qui s’en trouve modifié, puisque certains spectateurs iront jusqu’à répéter ces plus nuls aperçus dans une course du bouche à oreille où filent les idées éculées et plates faisant écran à l’œuvre elle-même.

« Zodiac » n’est pas un grand film, mais c’est une vraie réussite, par sa cohérence et cette ligne claire qui porte les images aux frontières de leur dissolution dans un réel qu’on sait symbolique. Cohérence entre le récit, l’esthétique entretenue depuis ses débuts pas son réalisateur et les intentions finales qui plongent le spectateur dans une hébétude ouatée, où la ville de San Francisco - son architecture, sa lumière, sa rumeur urbaine – devient cet espace à l’intérieur duquel crépite un bombardement de signes. Fincher fait tourner à plein son cinéma qui, avant d’être un simple représentant du clip tape-à-l’œil auquel cette critique louant aujourd’hui une improbable retenue adulte l’avait facilement identifié – est un cinéma de l’information, de sa multiplicité sémantique et formelle. Des indices de Seven jusqu’aux messages publicitaires de Fight Club, le réalisateur s’est toujours attaché à faire proliférer les signes dans son cinéma comme ils se multiplient dans le monde contemporain au gré des dispositifs audiovisuels qui le structurent désormais. Avec ce dernier film, Fincher joue donc moins la sobriété du maître zen qu’il ne propose de s’attaquer à l’autre versant du trip provoqué par la tempête de signaux : après la montée planante et éléctrique qui semblait faire de lui le propagandiste des nouvelles images, c’est l’heure de la redescente pour tout le monde. D’où ce sentiment cafardeux de s’enfoncer lentement dans une spirale du vide et de l’inexistence authentique, à mesure que ce flot de signes révèle sa nature liquide, perpétuellement fuyante, où rien ne mène nulle part, si ce n’est dans la matrice même de l’effondrement. Derrière la prolifération des signes ne se cachait donc aucune fondation, aucun message et aucun informateur, juste une toupie rendue folle, car seule cette folie peut encore faire tourner les affaires courantes.

Qui est fanatique comme moi du cinéma américain des années 70 saura gré à Fincher d’avoir réactivé, au fil de son œuvre, ce cinéma de la paranoïa qui saisissait cinématographiquement son époque par la dissémination dans le plan des traces d’un outre-monde. Mais la comparaison avec un réalisateur comme Pakula ne devrait pas s’arrêter à des similitudes iconiques évidentes et à la présence d'index dans l'image. Car c’est bien dans les dissemblances entre ces deux cinémas que se niche la perte de notre présent. Là où les personnages de Klute ou All the President’s men traquaient dans le réseau serré de signes secrets une solution qui viendrait après l’épreuve, là où se manifestaient ultimement une vérité et l'existence d'un absolu, les protagonistes de « Zodiac » n’ont que cette prolifération de signes pour justifier leur propre existence, sans rien derrière. Et c’est ce monde de signaux où chaque individu court derrière le sens comme un chien après sa gamelle que nous montre David Fincher. Autant dire que l’amour du cinéma américain s’est toujours appuyé sur l’idée de sa transparence, et que « Zodiac » en perpétue la tradition : la puissance avec laquelle le réalisateur se coule dans l’époque n’en dévoile que mieux l’envers.

Mais bon, sur ce coup-ci, j'entretiens le désaccord avec les tenants, comme les détracteurs de ce cinéma-là, en amoureux de l'artifice qui se défie du spectacle. Bouh, je suis sans famille.

mardi, 08 mai 2007

La démocratie, ou l'esthétique du parvenu.

 

Le possible président a fait savoir qu'il se retirerait, peut-être dans un monastère, "pour habiter la fonction, prendre la mesure de la gravité des charges qui pèsent désormais sur ses épaules, se reposer après le fracas de la campagne"

Le monde, édition du 06.05.2007.

 

Nicolas Sarkozy se trouvait lundi soir sur un yacht au large des côtes maltaises, après son arrivée inopinée sur l'île méditerranéenne pour quelques jours de repos au lendemain de son élection à la présidence de la République.

Alors qu'une partie de la presse le cherchait vainement en Corse, le président élu, accompagné de son épouse Cécilia, de son fils Louis et de quelques proches, est arrivé à bord d'un avion privé à La Vallette, ont précisé des sources aéroportuaires.

Il a ensuite été conduit jusqu'au principal port de plaisance de Malte, près de La Vallette, où il est monté à bord d'un yacht de 60 mètres amarré à côté d'un bateau appartenant au milliardaire russe Roman Abramovitch, propriétaire du club de football de Chelsea.

A VALLETTE (Reuters) – 08.05.2007

 

Tous ceux que la vie a blessés, ceux que la vie a usés doivent savoir qu'ils ne seront pas abandonnés, qu'ils seront aidés, qu'ils seront secourus.

Discours de Sarkozy après la proclamation des résultats du second tour.

  

On l'a vu dimanche soir avec son mari de chanteur au restaurant Le Fouquet's, sur les Champs Elysées, pour féliciter Nicolas Sarkozy, fraîchement élu. Invitée sur RTL, Laeticia Hallyday a révélé à Marc-Olivier Fogiel que Johnny et elle allaient "certainement" quitter leur exil fiscal suisse pour revenir en France. Le "bouclier fiscal" promis par le candidat UMP les a convaincus.

RTL. 08.05.2007 

jeudi, 12 avril 2007

Paris, Budapest, et retour.

 

Vendredi. C’était les dernières heures d’un tournage plus complexe que prévu, démarré trop tôt, préparé à la hâte, mais heureusement achevé dans les temps grâce à l’énergie de Breillat, plus charmante que jamais. J’allais partir, prendre un avion, filer à l’anglaise. Une mariée de cinéma riait sous un soleil de 18 Kwatts, des hommes s’affairaient à démonter des tours de métal, et Giury me passait ce coup de fil que je n’attendais plus. Un numéro de portable, un rendez-vous fixé pour le lendemain. J’allais acheter un enregistreur en catastrophe, retrouver Marianne, prendre l’avion, et griffonner quelques questions, jetées sur un papier dans l’espoir de fixer tout de même un cadre à l’entretien.

A 23 heures, je posais mes affaires dans l’appartement désert, après avoir traversé Budapest et ses flaques de lumières, à l’arrière d’un taxi conduit par un kakou coupe mulet filant à 120 km/heure dans les avenues désertes de Pâques. Dormir ? Un ou deux verres quand même, au pied de l’immeuble gris.

 

 

J’appelais donc le lendemain au numéro convenu, sa voix tranchante au bout du fil, il n’avait pas beaucoup de temps, le film à terminer pour Cannes, alors ce serait quinze minutes à peine, soyez aux Studios à 13h précises. On franchissait le Danube, passait devant le quartier de l’Opéra, abandonnait la densité noircie des bâtiments du XIXème siècle pour s’enfoncer dans les rues assoupies du 14ème arrondissement. A l’accueil, un préposé en uniforme nous indiquait mornement le chemin à travers les bâtiments de l’ancienne radio-télévision d’Etat, où s’étalent désormais quelques petites sociétés de production, des studios de mixage et des lieux de tournage pour une des deux chaînes privées.

A treize heures apparaissait sa silhouette noire, nous faisions les présentations, quelques mots en hongrois échangés avec Marianne, puis il nous invitait à le suivre dans un studio de bruitage. Les premières images de son dernier film, donc, reconnaissables entre toutes, noir et blanc contrasté, décor de bar désert, un homme claudique, on reconnaît un de ses comédiens habituels, et le bruiteur qui claudique en rythme, mais Bela ne semble pas satisfait, se tourne vers sa compagne Agnes pour guetter son avis, non, ça ne va pas, le son n’est pas naturel. J’ai la confirmation que le cinéaste n’utilise pas de son direct. La scène a été tournée à Bastia, mais ce pourrait être dans un village des plaines hongroises tant le regard n’a pas bougé, comme il le confirmera au cours d’une interview où il se montrera affable, ouvert, et particulièrement résolu. Pendant quarante minutes d’une discussion en anglais et hongrois, Marianne jouant les interprètes, il parlera avec Agnes de leur dernier film tant leur collaboration semble étroite, de ses méthodes de cinéaste, et de sa détermination comme réalisateur, et désormais producteur, à proposer des oeuvres échappant à l’étau industriel. 

Puis deux jours qui filent, des amis à voir, un projet à mettre en place, l’amour du cinéma qui se revivifie, car il suffit d’un grand cinéaste pour le justifier de nouveau, et s’éloigner des  habitudes françaises paralysantes.

Mardi. Je retourne sur Paris, seul dans l’avion, la place de Marianne vide. Bela Tarr l’a appelée pour un test sur la voix du personnage d’Henriette. Je l’imagine récitant son texte sous les indications du réalisateur. Un bébé crie dans l’habitacle.

Alors, saluer les vivants, et embrasser les morts.

dimanche, 01 avril 2007

Notes pour moi-même, et pour ceux qui s'intéressent aux notes pour moi-même

Novembre 1995. Je me lève depuis quelques jours à quatre heures du matin, marche de Belleville jusqu’au pont Charles de Gaulle où passe la navette militaire qui nous dépose trente kilomètres plus loin, sur la base de Taverny. Le soir, je quitte le service à 18 heures, grimpe à nouveau dans le bus qui, bloqué dans les embouteillages, ne rejoint Neuilly qu’à 21 heures. Je rentre chez moi à 22h30, ouvre une boîte de raviolis, me couche et dors quelques heures avant de recommencer. Dès le début des grèves, j’avais demandé à rester sur la base même, mais les places de lit manquaient. Ce petit jeu allait donc se poursuivre encore deux semaines, le temps pour quelques milliers de cheminots SNCF et RATP de faire plier le gouvernement. Entre-temps, la circulation était asphyxiée, la fatigue et la nervosité gagnaient des salariés usés par les conditions dans lesquelles ils se rendaient à leur travail, et le plaisir idiot de se retrouver à pieds dans les rues parisiennes avaient cédé la place à la lassitude. A cinq heures du matin, je croisais encore quelques noctambules perdus parmi des travailleurs du tertiaire exténués. Encore aujourd’hui, il suffit de prendre le métro à sept heures du matin pour savoir que les gens se lèvent tôt dans ce pays, même si les caméras de télévision ne s’attardent pas sur eux.
A la mi-décembre, Juppé pouvait remballer dans ses cartons son projet de modification des régimes spéciaux de retraite. Les manifestations n’avaient pas empêché la réforme plus que nécessaire de la sécurité sociale, mais quant à toucher aux bastions de centaines de milliers de fonctionnaires, toute la classe politique apprit ces semaines-là que le changement était simplement impossible. Les cheminots arguaient du fait qu’en défendant leurs retraites, ils défendaient la retraite de tous. Ils ne furent pourtant pas aussi efficaces quand le gouvernement Balladur modifia le nombre d’annuités et le mode de calcul des retraites du secteur privé en 1993, ni quand celui de Raffarin toucha enfin au régime du secteur public neuf ans plus tard. A ce jour, les cheminots continuent de bénéficier d’un privilège qui pèse lourdement sur les comptes publics, mais cette exception, faut-il croire, vaut pour le bien de tous.
Comme d’autres, j’en eus assez de ce féodalisme étatique dont on percevait mal l’intérêt à l’heure où le modèle français tant vanté montrait son épuisement. Je me pensais de gauche en 1995, je ne l’étais plus en 1996, fatigué par cette rhétorique égalitariste et progressiste qui n’aboutissait qu’à la paralysie des actions, et à la confection sur mesure d’opinions toutes faites, dressées comme des cerbères à l’entrée du débat public.
En abandonnant le costume passe-partout de l’individu moral soucieux de ses doses homéopathique de rébellion institutionnalisée, je découvrais la nécessité permanente d’avoir à me justifier de n’être pas de gauche, comme si je portais une maladie honteuse, dégoûtante et potentiellement contagieuse. Plus on m’opposait le chant lénifiant des vertus socialistes à ma méchanceté anarchisante, et plus je préférais radicaliser mes positions jusqu’à me rapprocher de quelques sympathiques pestiférés. Quitter la paisible position d’homme de gauche me rendait douteux aux yeux de certains dont l’attitude n’appelait pas la modération. Mes dégoûts n’avaient pourtant pas changé.
En avril 1999, je regardais les informations télévisées dans la chambre d’une pousada de Euclides Da Cunha, la sueur collée sur le torse, en songeant à cette jolie caboclo qui servait des pizzas dans le restaurant en bas. Le présentateur évoquait les bombardements de l’Otan sur le Kosovo en les qualifiant d’indignes. Je tombais d’accord avec lui, trouvant à mon tour honteuses ces attaques sur les infrastructures civiles qui visaient à faire pression non sur les militaires et des milices hors de tout contrôle, mais sur les électeurs. A mon retour en France, je découvrais une presse acharnée à expliquer que les Serbes étaient tous des nazis, délirant tranquillement sur des charniers de dizaines de milliers de morts dont on ne retrouva pas la trace, et tombant à bras raccourcis sur Regis Debray qui, dans l’extrême solitude de sa position, suscitait un peu de haine et beaucoup de pitié condescendante. Dans cet emballement médiatique sans contestation et dont personne, encore aujourd’hui, n’a voulu prendre l’exacte mesure, je voyais une bonne illustration de la manière avec laquelle la presse pouvait faire tourner le réel comme dans un manège enchanté, s’emportant sur des faits totalement inventés, caricaturant tout un peuple en hordes barbares pour mieux jouer les vierges assoiffées de sang et d’émotions. Les guerres font toujours de bons papiers, et je sais désormais que la leçon de Timisoara n’existera jamais que pour les historiens des idées. Quand les films d’horreur coupent tout commentaire critique pour laisser place à l’émotion la plus débondée, chaque rédaction devient un producteur de nanar sanguinolent.
En janvier 2001, quittant à pied l’hôtel particulier de l’avenue Victor Hugo où je travaillais, je tombais sur une manifestation improvisée sur les Champs-Elysées. Des drapeaux d’Israël flottaient au milieu d’une centaine de jeunes qui coupaient la circulation. Je sortais alors une camera de mon sac et commençais de les filmer. Très vite un groupe d’énervés m’entoura en hurlant que je devais faire partie de cette presse pro-palestinienne et anti-sémite qu’ils aborrhaient. L’un d’eux me cracha dessus, et je pus éviter le tabassage qui m’était promis grâce à l’intervention d’un couple de gens plus âgés. Discutant avec la femme de ce charmant couple, j’appris que nous (les Français goys j’imagine) devions nous méfier des arabes, car quand ils seraient aussi nombreux qu’en Israël… Elle ne précisa pas la fin de sa phrase. Ce soir-là, je compris que l’image qu’il me restait d’une France universelle, républicaine et laïque était un écran de fumée que les élites tentaient de préserver dans l’opinion collective, en s’efforçant d’y croire elle-même. A force de répéter cette ineptie que tous nos ancêtres n’étaient pas gaulois, persuadés de rétablir une vérité historique quand on ne faisait que détruire un imaginaire commun, la voie était ouverte pour faire prospérer des sentiments d’appartenance hétérogène ancrés dans des ailleurs de sables et de poussières forcément idéalisés. Ainsi, faute d’avoir pu être une mystique, la France devenait une mystification.
Pendant ces années, le gouvernement Jospin utilisait les fruits de la croissance tant attendue pour réformer la durée du temps de travail. Des régimes de retraite, il n’en fut pas question. Cette nouvelle gauche de gouvernement dont on avait pu croire un moment au pragmatisme se révélait donc lâche et lestée de relents idéologiques anciens. Mais comme elle avait peur d’elle-même, le premier ministre, candidat aux élections présidentielles, assurait l’électorat que son programme n’était pas socialiste. Les ouvriers n’avaient donc plus l’air d’exister, abandonnés entre les mains d’un bateleur borgne de la Troisième République. A gauche, il n’y en avait plus que pour la petite bourgeoisie tertiarisée. Pendant ce temps, un ami ne cessait pas de me parler de ce gouvernement « socialo-communiste ». La droite était toujours ce champ de dinosaures qui occupait mon imaginaire d’enfant quand j’allais chercher Le Figaro dans la boîte aux lettres de mon grand-père. Les idéologues régnaient partout. J’avais pourtant le sentiment que l’étau intellectuel se desserrait un peu et que les pires années de cette propagande humaniste chic et victimaire se trouvaient désormais derrière nous. En lisant la biographie de Pierre Milza consacrée à Mussolini, on trouvait un ton modéré et pédagogue pour expliquer que l’expérience fasciste était loin du néant nazi. Je croyais au retour de la nuance dans le débat public. Je me trompais.
Le 21 avril 2002, je recevais un coup de fil à 19 heures qui m’avertissait que Le Pen était au second tour. J’appelais les amis que je devais rejoindre au cours de la soirée électorale pour leur transmettre l’information. Ils crurent à une blague de ma part. Quand j’arrivais à 19h55, ils commençaient à comprendre au vu des réactions des journalistes. Quelque chose s’était bien passée ce jour-là, et une joie mauvaise s’empara de moi quand l’annonce fut officielle. Les tables, enfin, étaient renversées, les cadres politiques allaient devoir se remettre en question et les élites avouer leur faillite. J’étais naïf, c'est-à-dire encore trop démocrate. Dans les jours qui suivirent, je me retrouvais bombardé de courriels appelant à une insurrection électorale et à ma participation à la manifestation « républicaine » qui s’annonçait. Je ne répondais pas, puis finalement adressais ces seuls mots : « merci de me sortir de votre liste de belles âmes ». Dans les bars que je fréquentais, des inconnus s’adressaient à moi comme si nous étions tous d’accord pour nous insurger contre la qualification de Le Pen au second tour. Dès que je leur expliquais que je ne votais pas, et que je ne voulais pas le faire, ces types qui, l’instant d’avant, étaient prêts à me payer des verres, commençaient à s’énerver. Un soir de l’entre-deux tours, j’ai éteint ma télé et je ne suis plus sorti de chez moi pendant une semaine. Pour moi, le fascisme, c’ était une foule d’un millions de moutons serrés place de la République et qui beuglaient des slogans idiots, c’était la pression de la rue contre un choix électoral, c’était une élection de carnaval qui reconduisait à 80% un type incompétent à la tête du pays. Les grands démocrates se révélaient aussi cons que des fascistes moyens : tous ensembles, à battre le pavé d’un même pas, comme si cela pouvait les protéger d’avoir à réfléchir tout seul dans leur coin. Finalement, ces élections présidentielles ne montrèrent qu’une chose, et on devait à Medhi Belhaj Kacem de l’avoir formulée de la manière la plus tranchante possible : Le Pen n’a jamais été que l’adjuvant qui alimentait le système pour lui éviter d’imploser. Epouvantail de foire, il restera comme le Grand méchant loup de la fable qui a permis de garder les enfants à la maison tout en procurant quelques frissons onanistes aux deux trois prépubères d’extrême droite se branlant sur des images d’Epinal. Ainsi, tout le monde y trouvait son compte, et le pays pouvait continuer de s’enterrer dans des débats dépassés, faute d’avoir des élites courageuses.
En juillet 2002, lisant El Mercurio dans un bar de Punta Arenas, je découvrais avec incrédulité l’envie d’en découdre en Irak de l’administration américaine. J’imaginais passer quelques mois à Port Williams et oubliais bien vite cette information farfelue. En janvier 2003, je me retrouvais à Paris dans une manifestation contre l’intervention américaine où quelques uns alignaient les couleurs du Hezbolla : la France était de plus en plus drôle, mais je m’en fichais, j’étais désormais européen, persuadé qu’il fallait liquider ce pays, et ses élites, et ses corporatismes.
Après un passage éclair aux Finances qui ne lui laissa pas le temps de montrer l’étendue de ses incompétences, pourtant bien aguerries pendant qu’il s’occupait du Budget sous Balladur, Sarkozy revenait à l’Intérieur pour karcheriser (ouais, c’est facile, mais que voulez-vous, ce type est une caricature sur talonnettes) ses concurrents politiques en contrôlant les renseignements généraux. Les associations à but humaniste ne voyaient qu’une seule chose : on avait oser démanteler un squatt où vivaient des familles immigrées, dont certaines en situations irrégulières. Bien vite, nos amis du show-bise prenaient sur leur image consensuelle pour se faire les avocats de ces victimes universelles. Ensuite ce serait les enfants de clandestins. Bref, la loi ne valait plus un pet de singe dès lors qu’on touchait à un cheveu d’immigré. Face à une France dont il faut reconnaître que la législation en matière d’immigration est une des plus répressive d’Europe, face à une mentalité de petit boutiquiers cocardiers infusée de légères senteurs xénophobes, cette xénophobie latente qui nous fait dire que Paris est la plus belle ville du monde, que nous sommes un pays de montagnes et de mers, que le modèle français est donc le meilleur du monde et la bouffe des autres pays définitivement dégueulasse, nos humanistes toc et paillettes ne connaissent que le fantasme de l’Immigré majuscule, dépossédé de toute individualité, de toute incarnation et de toute présence au profit de cette seule image de victime éclatante sur laquelle il peuvent épancher leur chagrin bourgeois. Au fond, ils ne les aiment ni ne les connaissent, mais défendent leur propre image de héros, et sont donc tout aussi xénophobes que les racistes qu’ils croient voir partout. C’est d’ailleurs un trait des sociétés contemporaines que de voir s’affronter la Loi, aveugle par nature à toute individuation, et son pendant, ce mouvement civil qui ne fait qu’inventer des victimes sans nom et sans odeur toutes autant désingularisées.
Et c’est cela qui revient à mesure que s’approchent les échéances électorales : cette incapacité à sortir des spectres idéologiques préfabriqués qui font que l’on se doit de prendre position dans un débat faussé d’avance. Comme cette fille de 25 ans qui, pour nous expliquer son départ précipité d’une soirée, vient nous seriner qu’il y a trop de gens de droite et qu’elle a le droit de rêver d’autres choses… Toujours les vieilles lunes, à n’en jamais finir. Et la droite qui bande pour Sarkozy persuadée de tenir là un sauveur sur le modèle Thatcher quand bien même le type ne fait que du marketing électoral depuis deux ans. Après l’identité nationale, les émeutes qui reviennent sur le tapis. Bon sang, alors que tout devrait être simple : un type fraude, on lui fait payer une amende. Il frappe, on l’embarque au poste. Il se fait tabasser sans raison, il porte plainte, les policiers doivent êtres jugés. Mais non, tout de suite le sujet prend des proportions irréelles, comme dans ce texte qu’on sait d’avance mauvais puisque sous-tendu par une bêtise conceptuelle. L’autorité ne relève pas du contractualisme. C’est une reconnaissance mais pas un pacte. Elle existait préalablement à celui qui s’y soumet, même si elle ne s’actualise qu’avec lui. Il n’y a pas d’égalité de position quand s’installe une position d’autorité, elle s’appuie dans le temps, sur l’expérience du passé et sur la foi dans l’avenir. Une autorité ne tient que dans ces deux termes : la confiance dans l’expérience de celui à qui on se soumet, ainsi que dans sa capacité à nous lancer dans l’avenir. Malheureusement, nous ne vivons plus que dans un présent statique, avides de gratifications immédiates, en perpétuelle recherche de satisfactions provisoires qui ne font qu’augmenter notre impatience et notre frustration. Ce présent ne passe plus et finit par devenir notre torture. C’est l’âge capitaliste qui veut cela, et Sarkozy n’y est pour rien. Ou alors pas plus que Royal et Bayrou. Cette élection, comme les précédentes, sera donc de la poudre aux yeux.
Voilà, j’ai eu un an de plus aujourd’hui, et rien n’a changé. Etonnant, non ?

jeudi, 22 mars 2007

Campagne

 

A cela on objectera que la politique n’est pas une affaire de détails physiques, et qu’une campagne présidentielle est ce moment démocratique où les conflits se résolvent par le débat et le choix d’un homme incarnant un projet, un programme, une vision ou une révolte, selon ses placements.

Je réponds que rien ni personne n’a contraint ce nabot à porter des talonnettes de drag-queen si ce n’est le souci de s’élever dans une société d’images et de représentations. Ce type pense nécessaire de se grandir de dix centimètres pour se présenter devant l’électorat. Je me sens donc le droit de ne voir en lui que le pathétique éternel fayot pour qui la conquête du pouvoir répond à un désir d’extension de son pénis.

Et le reste n'a au fond aucune importance.

dimanche, 18 mars 2007

Dimanche

 

Il m’a donc fallu une quatrième vision du film de Tarkovski – vision flottant dans un espace ouaté d’assoupissement et de rêves éveillés - pour comprendre le sens de ce voyage mental : « Le miroir » traverse symétriquement un pan du vingtième siècle en même temps que l’enfance du narrateur pour remonter au jour de sa conception. C’est là, dans la clairière environnée de bouleaux, qu’une femme sourit après l’étreinte en songeant au fils qui mord ses entrailles.
Comme j’étais ivre de pluie ce dimanche, j’ai alors vu le fœtus astral de « 2001, l’Odyssée de l’espace » sourire dans le ventre de cette femme. Et bientôt, je buvais du thé en compagnie de Kubrick et de Tarkovski pendant qu’un soleil de fin de journée coulait sur les lattes de la datcha. « Solaris » était une commande des studios Mosfilm pour répondre au film du cinéaste américain. Mais à y regarder de plus près, la vraie réponse de Tarkovski, ce dialogue cinématographique qu’il a pu finalement entretenir avec Kubrick, se trouve bien dans « Le miroir » : l’histoire des hommes s’y mêle aux souvenirs intimes d’un mourant pour élaborer le songe d’une conception. « Le miroir » serait donc « 2001 » ramené dans les champs naïfs d’une Russie de cœur.
Par exemple.
Et, après avoir fini mon thé, un de mes interlocuteur s’amusa à nous faire remarquer qu’« Eyes wide shut » était une version du film de Tarkovski ramenée dans les rues fantasmées de New-York. Je voulais en savoir plus quand la voix d’une femme me dit : « tu es dans le dimanche de ta vie ». Je quittai la datcha et me levai enfin pour découvrir sur les toits de Paris un soleil de fin de journée.
J’étais prêt pour une nouvelle semaine de travail.

lundi, 12 mars 2007

Alerte disparition

 

Au grisâtre réveil qui a suivi la sympathique soirée chez un voleur d’âme (où les bayrouistes n’étaient plus très loin de subir un sort plumes et goudron), je me suis retrouvé inexplicablement avec une pince à cheveux dans la poche droite de mon manteau.

Si d’aventure la propriétaire de l’objet photographié ci-dessus devait y attacher une valeur sentimentale quelconque, qu’elle n’hésite pas à se manifester en prenant contact avec moi.

C’est ce qui s’appelle un objet transitionnel pour grand gamin.