jeudi, 29 mai 2008
Comment j'ai été cocu
Je séjournais provisoirement à Limoges quand sortit le premier long-métrage d’Arnaud Desplechin. Ne l’ayant jamais revu depuis, je garde en mémoire quelques images précises (des « plans » fallait-il dire), la qualité du montage son (élément qui me paraît au fil de mon expérience de plus en plus important), une intrigue ambitieuse, et les yeux en billes de vase de l’acteur principal, que ma copine de l’époque dragua d’ailleurs ouvertement jusqu’à me rendre brièvement cocu. Quelle honte tout de même. Reste que j’avais été fasciné par le film, et par la personnalité de son auteur.
Seize ans plus tard, le dernier film de Desplechin m’a flanqué la nausée. Enchaînant les éléments narratifs et formels, démultipliant les morts, les affects contrariés, les séquences musicales et les figures de style, cette débauche parvenue de mises en scène (ou mises en plis) semble avant tout consacrer le talent auto-proclamé de son auteur. Pourtant, à l’image de ce psy joué par un professeur plutôt qu’un réel analyste, ce film étalé comme une leçon de cinéma respire la démonstration théorique totalement désincarnée. Desplechin ne pratique pas le cinéma, il le joue, comme un dandy désormais incapable d’ôter le masque dont il s’est affublé. Les jeunes promesses sont devenues des tics d’auteur roublard et installé. N’ayant rien à dire, il s’essaie à parler de tout, en remplaçant l’expérience du monde par ses signes culturels, comme les bourgeois aiment à le faire dans ce pays. Ainsi de ce père environné de livres et de partitions de musique qui dans l’idée de soulager la souffrance de sa fille aînée, juge à propos de lui lire un texte de Nietzsche (en allemand, bien sûr). Que le texte ne nous dise rien de la situation, peu importe : il est acquis que le culture sauve de tout, et que les êtres d’esprit dansent avec leur chagrin. Le cinéaste est cette précieuse ridicule capable de briser le squelette organique de son récit pour le simple plaisir narcissique de faire étalage de savoir et d’intelligence. Le résultat n’est pas moins que catastrophique quand nous assistons à une séance de statistiques avec un médaillé Fields s’efforçant de faire le lien entre mathématiques et détermination du vivant et du mort. Ce qui se voudrait surprenant et lumineux devient pataud et artificiel. Peu après, ce sera l’évocation de la figure de la chimère dans un salon de coiffure, avec gravure à l’appui. Car Desplechin veut tout montrer, et tout dire. Tout montrer, dans un délire de montage qu’il avoue avoir emprunté aux « Infiltrés » de Scorsese. Mais plutôt qu’à ce film, « Un conte de noël » fait penser à « Casino » pour son épuisant medley sonore (un coup le Hermann de Hitchcock, un autre le jazz orléans de Woody, le tout en parallèle) et à « Gangs of New-York » pour sa science détraquée du fondu enchaîné. Reste que chez Scorsese, c’était là l’indice d’une maladie due aux contraintes de production obligeant le réalisateur à charcuter son film. Le petit Desplechin, qui veut être premier de la classe, n’y a pas vu malice, et a tout pris au pied de la lettre. Résultat, un déchaînement épuisant de registres hétérogènes au travers d’un montage qui voudrait embrasser une infinité de gestes et de regards en suggérant leur co-temporalité. Et le film, la mise en forme du temps se dissout alors dans la toute puissance de ces effets de montage.
Tout montrer, mais aussi tout dire. Les personnages de Desplechin semblent sortir d’une analyse pathologiquement réussie au point que la parole se libère simplement, sans plus de censure. Les sentiments, aussi inavouables soient-ils, sont exprimés comme on demanderait le sel à table. Et c’est certainement l’explication de ce plaisir qu’on prend à voir le film, car il faut bien reconnaître que le film est plaisant. Ces personnages, intelligents et cultivés comme voudrait l’être le public de Desplechin (dont une large partie de la critique française), ne sont arrêtés par aucune convention sociale et font étalage d’une incroyable liberté de parole. Si proches de nous et de nos envies d’esthètes, ils nous vengent ainsi des pesanteurs du quotidien et des contraintes du social qui est l’ennemi absolu de la culture. Mais cette séduisante liberté de la méchanceté (la méchanceté comme idée de profondeur dans lequel les critiques français sont allés se jeter) ne tient que par la totale déréalisation des enjeux. Ici, nulle conséquence à un mot méchant, les paroles ne blessent jamais (le langage devient un jeu de mots), les coups de poing ne font pas mal, les malades ne souffrent pas, et les cocus sont heureux. Desplechin est cet auteur symptôme d’une époque où tout sujet devant être pris au sérieux, plus rien ne l’est. Son rapport à la religion fait ainsi penser à cette jeune femme qui disait lire le corpus des trois religions monothéistes pour mieux faire son choix. Il puise dans les restes de la brocante pour se fabriquer une identité de surface à travers le personnage autobiographique d’Henri, « le petit juif » comme l’appelle sa mère, qui ira tout de même à la messe de minuit par curiosité folklorique. Dans ce régime indifférent de l’inauthentique, le cinéaste Desplechin est tout à son affaire, quand souffrance et joie ne signifient rien en dehors d’une prise en charge par les références culturelles. Il s’ébat à la surface d’un miroir se reflétant lui-même, par goût spéculaire qui moins que d’être audacieux, est le même que celui de la télévision. C’est juste que des noms ont remplacé d’autres, donnant l’illusion aux gogos cultivés d’être un geste artistique. Mais au fond, pas grande différence entre ce conte de Noël et « Bienvenue chez les Ch’tis », puisque tout est simplement heureux et sans conséquence, la gentillesse comme la méchanceté, que ce soit dans les classes populaires ou chez les intellos. La seule distinction entre les deux films se joue finalement sur un plan économique, sachant que le public des classes moyennes est bien plus large que celui des CSP+ . Desplechin ne fera donc jamais vingt millions d’entrées, mais son cinéma, aussi faux et à l’épate, n’en est pas moins bling bling que celui de Dany Boon.
Peut-être alors ai-je aimé « La sentinelle » pour de mauvais raisons, petit imbécile fasciné par le goût bourgeois et cultivé, assoiffé de lectures comme si les noms des morts pouvait me sauver. Peut-être était-ce pour Fabrice Desplechin, le frère du cinéaste, acteur occasionnel mais remarquable. Peut-être le film est-il vraiment bon. Mais peu importe : je n’irai pas voir.
mardi, 27 mai 2008
Tzelem (page cinquante-huit)
Pendant la traversée d’octobre 1919, il venait s’accouder chaque matin au bastingage et contemplait le ciel gris de l’automne, ses nuages de plomb qui cousaient l’horizon au-dessus des remous argentés de la mer, la mer qu’il découvrait à peine une semaine auparavant alors que l’André Lebon laissait derrière lui la crasse des entrepôts de Shangaï, le balancement métallique des grands navires de guerre qui grinçaient sur les eaux du fleuve Huangpu, une ville immense encore plus folle que Chongquing, à peine avait-il pu se balader le long du Bund, là où la nuit existait un peu moins qu’ailleurs, et il s’était dit qu’un jour aussi les paysans de son Sichuan natal liraient des livres à la lumière des lampes, un jour, oui, bientôt… Il n’avait que seize ans, une bouille ronde et des jambes courtaudes, mais des ambitions de grand homme qui l’avaient mené là, sur le deuxième pont d’un paquebot des messageries maritimes, les joues battues par le sel de la mer après deux années d’études studieuses, plongé dans les livres de mathématique et de géographie et la nuit il répétait ses conjugaisons de français - j’aime, tu aimes, il aime, nous aimerons – pendant que ses camarades dormaient ou jouaient aux cartes dans les dortoirs de l’école préparatoire, j’aime répétait-il et il faisait le compte de ses jeux d’enfant et de ses espoirs avant de reprendre les exercices. Dix-huit à mois ainsi, loin de son père qu’il n’était allé voir qu’une fois pendant l’été à la ferme de Guang’an, faisant le chemin à pied après être descendu de la jonque qui avait remonté le Yang-Tsé. Son père lui avait demandé s’il aimait la ville et il avait répondu oui, il aimait ses boyaux crasseux, ses toits cendrés et ses automobiles, un million d’âmes affairées à vivre là, perchés sur un à-pic rocheux d’où partaient les navires vers Shanghai, et parfois une main appuyait sur un bouton et c’était une lampe qui s’allumait, électricité, électricité, répétait-il, un jour tout brillera de ses feux à travers le pays, un jour les Chinois vivront aussi bien que les étrangers et les cargos de marchandises auront enfin remplacé leurs navires de guerres. Mais pour cela, Confucius ne servait à rien, mieux valait apprendre le français et traverser l’océan, cinq semaines ce pouvait être long, mais lui avait ses occupations.
Parfois, il descendait dans la salle des machines et regardait longuement les pistons tambouriner dans un fracas métallique, les tas noircis de charbon que les hommes ramassaient à pleines pelletées avant de les jeter dans la gueule des chaudières, douze chaudières crachant leur fournaise, soufflant leur haleine de feu devant son regard plissé, et la vapeur qu’on sentait comme une force invisible qui comprimait les tuyaux avant de s’échapper à l’arrière vers les machines, deux machines alternatives à quadruple expansion lui avait-on dit avant de d’en détailler le fonctionnement, mais c’était un ingénieur de Marseille qui faisait le guide, un drôle d’accent, bien différent de celui des pères à la mission, et il n’avait pas tout compris, alors il avait souri, oui, oui, il avait fait son brave petit coolie, mais un jour, avait-il pensé, nous aurons des centaines de milliers d’ingénieurs comme celui-là et les Chinois ne craindront plus rien. Ensuite, accroupi sur la plage arrière, il regardait la fumée noire s’échapper des deux grosses cheminées et, pendant que des élégantes se promenaient avec leur voilette sur le pont, il songeait aux bras des hommes qui nourrissaient les monstres mécaniques, il songeait aux plans des ingénieurs, aux tuyaux d’acier sortis des fonderies, il songeait à toute cette énergie et ce savoir mobilisés pour faire cracher des moutons noirs dans le ciel, des millions de moutons qui coloraient la face du soleil et tachaient d’encre l’horizon, toute la fumée de ce monde moderne, une clameur de fer et de charbon qu’il voulait domestiquer avant que la ferme du Guang’an ne finisse en ruines, comme tout le pays que les occidentaux voulaient dépecer en accélérant l’histoire. Car c’était une course menée tambour battant et il comprenait confusément que le monde indolent de son enfance l’avait déjà perdue. Le soir, il lui arrivait alors de rêver que ses bras actionnaient des volants et que d’épaisses volutes de fumée noire couvraient enfin le ciel pur de Chine, trop pur, trop vierge, et baisaient l’atmosphère de coups de reins industriels, et peut-être même parlait-il trop dans son sommeil quand ses camarades du programme travail et études se mettaient à rigoler en lui disant « Petit canon ! Petit canon ! A quelle chérie penses-tu ? ». A la vapeur, je pense, à l’électricité, à d’immenses barrages hydro-électriques, à des paysages vallonnés d’usines sous un ciel trempé d’acier…Et les songes qui l’agrippaient grondaient de centaines d’orages charbonneux, des images d’éclairs qui chaloupèrent tous les soirs pendant les cinq semaines que dura la traversée.
Le 28 octobre 1920, L’André Lebon accosta sur le quai de la Joliette, alors qu’un soleil de cuivre illuminait les tuiles rouges des toits marseillais. Une foule se pressait près des barrières, les visages tournés vers les ponts en hauteur d’où tonnait la sirène du navire, et parmi eux quelques traits chinois, pommettes de porcelaine sous l’ombre de feutres mous. Descendu sur le quai, il y eut quelques accolades avec les membres du mouvement Travail Diligent-études qui s’empressèrent de mener le groupe vers les douanes. Il déplia lentement sous les yeux d’un douanier moustachu le billet signé de la main d’Albert Bodard, consul de France à Chongquing. Le gros tamponna un bref coup et s’essuya le front pendant qu’il levait ses yeux vers les hauteurs de la ville, blanche, grise, agitée et il serra les poings. A l’horizon s’étalait la France, et la marche de l’Histoire dessinait une ligne sur sa main. Un rire éclata quelque part et il se dit que c’était bon signe.
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mardi, 29 avril 2008
Tu n'aS rien vu à Angkor

Je n’ai pas vu Angkor. J’ai passé presque six semaines au Cambodge, sans jamais voir Angkor. Avant mon départ, les personnes que je mettais au courant de mon projet me demandaient immanquablement si j’avais prévu d’y aller. « A l’occasion » répondais-je alors. J’imaginais peut-être qu’il me resterait une semaine de temps libre au cours de laquelle j’allais me rendre à Siem Reap en filant sur le Tonle Sap.
Une fois sur place, j’ai tourné des plans jusqu’à l’avant-dernier jour de mon séjour, me contentant le lendemain de laisser couler la gueule de bois qui m’avait saisi au réveil. J’avais, la veille au soir, bu sans relâche pour saluer le dernier jour de tournage, les feux des moto-dup qui filaient sur le Norodom boulevard provisoirement désert, et l’étrange ballet des jeunes gens qui jouaient dans la rue, en attendant le nouvel an.
Je suis donc rentré sans avoir rien à dire sur les splendeurs patrimoniales du Cambodge. « Alors, tu as vu Angkor ? » m’a-t-on demandé à mon arrivée. Non, je n’ai pas vu Angkor, et, sincèrement, je m’en fiche. Les vieilles pierres m’ennuient, j’ai horreur de la foule, et les cartes postales restent des cartes postales. Je suis désormais certain de ne pas aimer les voyages, comme s’il m’avait fallu de nombreuses tentatives pour l’admettre. « Nous sommes cons, mais quand même pas au point de le faire par plaisir» disait en substance Beckett. Un vieux cousin de mon grand-père me répétait cette phrase, quand j’étais plus jeune, et je dois avouer que j’en ressentais un peu de déception à son endroit, alors même que je lui portais beaucoup d’affection. Je sais aujourd’hui qu’il avait raison : nous sommes cons, mais pas au point d’aimer voyager, ce qui fait tout de même que les plus-que-cons sont nombreux.
Alors, non, je n’ai pas vu Angkor car je suis parti pour tourner un documentaire avec Bruno Deniel-Laurent.
A présent, je songe à tous ces jeunes Cambodgiens qui, le soir venu, tentaient de se séduire en se tenant par la main pour former un cercle qu’ils allaient rompre peu après. J’imagine encore leurs jeux d’enfants, et j’espère que certains d’entre eux sont tombés amoureux. Cette seule pensée me fait du bien.
Vous pouvez voir la bande-annonce du film (dont le montage est en cours) en suivant le lien qui suit:
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vendredi, 25 avril 2008
Les Schnocks
Tout conservateur devrait se réjouir de lire dans les colonnes de Libération certains textes comme celui-ci : on y retrouve encore ce magnifique mélange de moralisme et d’assomption du contemporain qui faisait l’ordinaire du journal avant sa reprise par l’opposant Joffrin. L’ordinaire ne s’est donc pas fait rare ; les équipes passent, mais les crétins demeurent.
Les Amis des Cahiers – le nom sonne comme un club de retraités inutiles - se fendent d’un texte maniant la caresse et le fouet, où l’amour d’une revue justifie la menace qui s’adresse à tout éventuel repreneur. Probablement qu’après avoir lu ce texte, personne ne voudra se risquer à déchaîner les crises gendarmesques des ses signataires. Alors les Cahiers disparaîtront, et nul ne s’en plaindra.
Car qui lit ce torchon aujourd’hui ? Certes, on peut encore l’acheter, par misérable habitude, par rente intellectuelle, par cette sorte d’espérance naïve qu’enfin quelqu’un y écrira un article valable, ce qui est en soi bien plus improbable que la duplication génétique de l’arbre testiculaire raëlien. Mais comme le savent les plus brillantes garces, payer c’est une chose, consommer en est une autre. Entre d’invraisemblables trouvailles conceptuelles qui ne sentaient la truffe que dans un trop crédule lectorat et des approximations de jeune gland aussi bien dans les faits que dans les références, la revue jouait le texte critique – savant mais invariablement faux – contre le cinéma qu’elle ne semblait plus ni apprécier ni reconnaître. C’est une chose courante pour les critiques que de sauter par-dessus l’objet qu’ils devraient servir comme n’importe quel autre agent culturel, dans l’espoir tout à fait macaque de faire valoir leur mystérieuse présence d’auteur. Mais dans le cas précis des Cahiers, le style n’y était même pas. L’ennui, oui, la pauvreté de concepts, oui, la parodie de discours instruits, oui, mais le point de vue, jamais, aucun, pas un seul. Depuis quelques années (vingt, trente, quarante ans ?), personne n’a jamais rien appris sur le cinéma en lisant Les Cahiers (et puis moi, je lisais Starfix).
Mais ils se trouvent des Amis pour vouloir encore la défendre. Si l’on renifle derrière le coup le fumet du petit groupe endogamique habituel au cinéma français, cet impérieux désir de se frotter entre cousins pour chier des générations de marmailles parfaitement mongoliennes à la sauce petit blanc, l’opération relève cependant d’une maladie plus vaste et plus prégnante, une épidémie qui a d’abord touché notre pays, avant de se répandre comme la peste sur d’autres ports. Appelons-là d’un mot : la culture.
Elle irradie de sa confondante superbe les mots délicatement pesés par les Amis des Cahiers, séparant les bons des méchants, et le noble du vil. Pourtant, comme à chaque fois qu’elle se trouve mise en avant, cette culture qui fait « monde », soupe originelle où s’ébattent des « personnalités », charrie son lot de confusion et de clichés. Le monde culturel, relevions-nous, se présente encore une fois comme une cité d’or et de miel que l’ont doit protéger des affaires communes, par un « rôle de vigilance et de conseil ». Mais en même temps, la culture qui n’est pas une marchandise comme les autres (et révèle ainsi sa nature de marchandise parmi les autres) réclame pour sa défense des actionnaires. Nos cinéastes et acteurs n’oublient pas leurs jetons, soupesant probablement sans s’en rendre compte cette simple idée qu’il n’y a pas d’art sans rétribution, et qu’on appellera culture ce moment socio-historique où le mode de rétribution est devenu le garant de la qualité d’artiste. Comme tout moment de l’histoire, la culture est donc née d’un renversement de concepts et de valeurs, dans lequel s’ébaubissent de simples agents culturels persuadés de tenir entre leurs mains de créateurs les tables de la Loi. Comme tout prophètes, nos artisses pensent loin vers les plages brumeuses des horizons. Ils parlent d’avenir et d’identité, à l’heure où « la pensée critique » est « de plus en plus menacée par ailleurs ». Outre qu’on peut s’interroger sur cet « ailleurs » (car la culture n’est pour eux jamais menacée de l’intérieur, mais par le Grand dehors), on se demande comment une pensée critique est possible quand on semble se crisper sur une question d’identité et de fidélité. Je ne ferais pas ici le procès que d’autres ont généralement à subir, mais le texte renvoie magistralement à ce délire de la pensée culturelle qui voudrait sortir de l’axe ténébreux de l’histoire par des lendemains qui chantent le bon goût de l’universel humain, tout en élaborant pragmatiquement un discours centré sur la défense patrimoniale et identitaire.
Bref, on sait où se trouvent vraiment les vieux cons.
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samedi, 19 avril 2008
Oh! Phnom Penh
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mercredi, 09 avril 2008
Le cru, le pourri

Avant de quitter Paris, je m’étais organisé de manière à pouvoir achever la lecture de « La route » de Cormac McCarthy. La fin me fit une impression durable qui se prolongea jusqu’au moment où je foulais le tarmac de l’aéroport de Ponchentong. Le roman raconte peu de choses, mais le fait avec une incroyable force de moyens et une terrible puissance d’évocation. Il n’a cependant rien d’original et s’inscrit dans ce cycle d’œuvres nées sur les gravats du 11 septembre, œuvres jusqu’à présent plus cinématographiques que littéraires. Je pense, bien sûr, au remake que fit Spielberg de « La guerre des mondes » ainsi qu’au plus récent « Cloverfield ». Certaines séquences de « I am a legend » pourraient de même être incluses dans ce tableau rapidement brossé d’une trace métaphorique des attentats de 2001. Il s’agit à chaque fois d’accompagner la fuite d’un homme tentant d’échapper à une destruction insensée et rageuse de toute forme humaine, c’est-à-dire, faut-il comprendre, de la civilisation. Mais cette volonté surréelle de survivre malgré tout, malgré un carnage qui s’annonce terminal et auquel, finalement, chacun voudrait s’abandonner presque paisiblement, ce désir déraisonné et sauvage de prolonger sa vie ne peut tenir que par la poursuite d’un autre but : la protection d’un être autre que soi. Les plus simplistes s’appuieront sur une romance amoureuse, prolongeant une croyance définitivement naïve dans un absolu des affections sentimentales (alors que nous savons tous que n’importe quelle catastrophe constitue l’occasion rêvée de se débarrasser enfin de sa femme). La beauté du livre de MacCarthy réside, elle, dans cette inlassable croyance du père que quelque chose doit continuer d’être transmis, malgré le froid, l’épuisement, et surtout, la faim. Ce quelque chose n’est pas une culture (heureusement), ni tout à fait une civilisation, mais un rapport aux êtres finalement très simple qui repose sur l’interdit de leur ingestion. On ne mange pas des êtres humains, voilà ce que le petit doit comprendre jusqu’au bout, en évitant lui-même d’être dévoré.
Parmi les récits que nous avons pu recueillir de certains survivants ayant échappé aux massacres des Khmers rouges, des mots revenaient dans le cours des conversations qui tous relevaient du même champ sémantique : la faim, la dévoration, manger, les corps… L’anthropophagie est un interdit que nul ne songerait à remettre en question, ce qui n’est pas le cas d’un autre tabou comme l’inceste. C’est pourtant un verrou qui saute à la faveur des famines contraintes et du genre de politique d’ensauvagement que pratiquait les Khmers rouges. Trente ans après, outre une société ultra-individualiste qui est caractéristique des pays sortis de la glaciation communiste, le régime de l’Angkar a laissé derrière lui des traces d’animalisation : la vengeance pour certains ne passe par le meurtre, encore moins par un simple emprisonnement, mais par l'absorption des dirigeants Khmers rouges encore vivants. Comme la nature humaine est infiniment souple, les jeunes gens aux coupes mulet improbables demeurent totalement ignorants de ce qu’on vécu leurs parents, et ne veulent pas croire à toutes ces histoires. Mais on pourra tout de même conseiller au gouvernement de Hun Sen de les nourrir un peu mieux.
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vendredi, 14 mars 2008
Ici
Ici, la chaleur devient plus lourde à mesure que l’on avance dans le mois. Un voile de brume saumâtre s’étend dans le ciel dès le matin, le promeneur intrépide respire de la poussière toute la journée, et, le soir venu, comme le farang moyen, il ne lui reste plus alors qu’à vider ses tripes dans un cocktail de milk-shake mango et de loc lac épicé. Ensuite, si les dieux sont cléments, il pourra se lever le lendemain. Sinon, prévoir de tenaces vertiges.
D’autres sont possibles à la vue des charmes féminins, incroyable étalage de beautés mutines, qui vaut au pays sa réputation de pays du sourire. Pour qui se sent impropre à toute séduction, trimballant sa médiocrité de l’ici aux ailleurs, restent le cours du dollar et les déséquilibres nord-sud pour lui donner le goût de ces peaux cuivrées. A trente dollars la nuit, y compris les ultimes épousailles de chair au matin, des troupeaux de buffles au cul rose viennent s’amasser aux mêmes points d’eau : Mikado, Circée, Sophie’s, bar of the happy man a-t-on même vu. Homme heureux qu n’a qu’à payer le prix d’une course en taxi, le voilà un instant le nez poudré par les milles chattes de l’orient. Il rêve alors un peu, secoué de sanglots in utero, avant que d’invisibles morsures ne viennent un jour le saisir.
En dehors de la ville, poumon de gélatine rose opiacé, s’étend la campagne sur un interminable bord de route cahotante, autrement dit, rien. Des lieux, des visages. Les enfants s’étonnent de voir un blanc d’aussi près. Peu de voitures s’aventurent sur ces pistes. Des rares véhicules qui s‘arrêtent, descendent des hommes de la ville venus apporter l’indispensable information sur le déroulement du Procès International qui a donc débuté. On voit des visages s’ouvrir, on entend des paroles se libérer mais on reste gêné par ces récits éprouvants de massacres, de tortures, et d’assassinats. Dans ces villages de pêcheurs, l’histoire passe habituellement avec une certaine viscosité, de manière plus épaisse. Rien de l’hypermobilité d’un monde connecté. Et la dernière fois qu’elle est passée au même rythme que le monde, ce fut un déchaînement des enfers. Des jeunes gens au visage fermé, vêtus de tuniques noirs et qui n’avaient pour tout savoir que le fusil qu’ils tenaient, maculèrent de sang chaque parcelle de la terre cambodgienne, déjà brûlée par les bombardement américains. Une vieille femme malade craint même que le Procès ne ramène Pol Pot. Et s’il revenait au pouvoir ? Il est mort, lui dit-on. Personne ne le sait, répond-elle.
L’histoire, c’est désormais entendu, passe ici différemment.
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vendredi, 22 février 2008
Atabekianisation et autres incarnations
J’avais préparé un texte qui prolongeait les aperçus sur le réel par quelques commentaires sur le livre de Pierre Bayard, « l’Affaire du chien des Baskerville ». L’idée était d’écrire sur les rapports entre mondes fictionnel et imaginaire et de glisser imperceptiblement vers mes marottes sur le cinéma du souvenir et des fantômes en passant par le beau film de Victor Erice, « l’esprit de la ruche ».
Mais je n’ai pas le temps.
Et puis, finalement, tout cela m’emmerde.
Je ferais mieux d’écrire un blog qui raconterait mes petits tracas du quotidien, les affres de l’amour et les pirouettes sexuelles, quoique non, je suis trop vieux et hétéro pour ce genre de confessions à l’ego qui sent le pipi.
Non, à mon âge vénérable, voilà ce qu’il faut dire :
Je ferais mieux d’écrire un blog qui raconterait mes dernières sorties culturelles et mes dernières lectures en donnant un avis sur tout, oui, je ferais mieux d’exposer ma belle subjectivité en dressant la liste de mes goûts artistiques, et même parfois je rédigerais des carnets de voyage, un peu détaché de tout cela, quand même on n’est pas des touristes cons, et on communierait dans un grand parc à thèmes, ici le concerto pour piano n°3 de Rachmaninov interprété par Lugansky, là la parade nuptiale sous les yourtes mongoles, et mon dieu, on a bu du lait de jument - c’était si aigre – et les petit mongols se moquaient bien de nous…
Mais ça m’emmerde pareil.
Alors, soucieux de conserver le contact avec mon fidèle lectorat, j’écris sur ce que je devrais écrire et que je n’écris pas, l’esprit un peu embrumé après avoir vidé des caisses de vin blanc en compagnie de Patrick Deville, qui n’est pas moins que le plus grand écrivain français contemporain, si ce genre de proposition a un sens. Au fond…
Je ferais mieux d’écrire un billet qui raconterait ma rencontre avec Patrick Deville, l’homme et l’œuvre, mais je réserve cela pour une revue.
Le fait est que nul n’échappe à la forme confessionnelle qu’implique nécessairement la tenue d’un blog. Il suffit de se relâcher, pour se livrer, et c’est dégoûtant.
Je ferais mieux de terminer ma réécriture de scenario, de rédiger enfin le synopsis du pamphlet, et de préparer plus soigneusement le tournage du documentaire en Asie pour lequel je pars dans une semaine.
Sinon :
Apéritifs : 60,70 €
Escalope milanaise : 18 €
Bouteille de vin blanc : 21 €
Penser à adresser une facture à la Rédaction.
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jeudi, 07 février 2008
La chute
“No country for old men” est un film raté. Non pas un mauvais film, mais un film raté. Car les Coen sont bons, et même très bons, une fois qu’on a compris qu’ils ne parlent jamais d’Amérique, ou de truands, ou de crime, mais qu’ils filment ce qu’il reste des histoires d’Amérique, des histoires de truands et des histoires de crimes. Leur film symptomatique (pas leur meilleur), c’est « Barton Fink », une autobiographie qui raconte l’histoire d’un crétin d’artiste incapable de vivre dans le réel et qui va donc s’installer dans une image. Car c’est tout ce qu’il peut faire. Et c’est ce que font les Coen, s’installer dans une image. Ils le font bien. Ils sont grands. Miller’s Crossing est un chef-d’œuvre. C’est pour cela que « No country for old men » est un film raté, pas mauvais, mais raté. Comme le petit Fink, ils ont voulu parler directement d’un bout d’Amérique, sans passer par la légende, et les romans noirs. La faute à MacCarthy, probablement. Du coup, tout sonne faux et ennuyeux. La mise en scène reste pourtant magnifique : il n’y a que chez eux que les plans s’enchaînent au millimètre, pas un bout de trop ou de moins, sans que l’on soit gagné par cette sensation d’étouffement que l’on ressent devant les films story-boardés. Ils ont le talent de la légèreté, un truc qu’on n’aime pas trop par ici.
Et la question du jour : « Cloverfield » appartient-il encore au registre du cinéma ? Evacuons quelques considérations d’emblée.
Oui, cela raconte quelque chose, très simple et très contemporain d’ailleurs : tout le monde peut mourir à la fin (quelle rage dans la destruction, quelle joie dans cette rature sanglante des jeunes bourgeois new-yorkais !), mais la caméra survit à tout.
Et oui, c’est mis en scène, et même ultra mis en scène. Il faut être sévèrement ignorant pour penser que la caméra portée et décalquée du film de vacance enregistre par hasard ce qui lui tombe dessus. Au contraire : cette longue chaîne de plans séquences a du nécessiter une préparation conséquente. Car il faut un travail considérable pour transformer en accident sur l’écran ce qui était surdéterminé sur le plateau de tournage. Donc, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, tout était mis en scène (placement des comédiens, écroulement des décors, tempo des cris, silence et accidents, un vrai chant du carnage et de la destruction).
Mais voilà un film immersif, sidérant, qui vous secoue pendant une heure trente, et se fait oublier dans les dix minutes qui suivent. Junk movie à regarder en se gavant de junk food ? Certainement. Il est d’ailleurs amusant de constater que le cinéma le plus contemporain retrouve son ancêtre forain en passant par la case jeu vidéo, comme si nous en avions fait le tour de cet art de guignol désormais confit dans sa bourgeoisie.
Néanmoins, comment justifier qu'on l'aime encore ce film, presque vingt-quatre heures après sa projection ? Peut-être un art du chaos et de la terreur qui vous renvoie aux peurs les plus intimes. Il faut probablement avoir la phobie des avions pour comprendre ce que je veux dire sur "Cloverfield", un film qui a horreur du ciel, du vide, et de la hauteur. Un de ses auteurs, JJ Abrahams, ponctue d'ailleurs la plupart de ses réalisations de scènes d'accidents d'avions. Ce en quoi il s'avère très spielbergien : encore un fou qui veut assommer le monde de ses peurs d'enfant.
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mercredi, 06 février 2008
C'est trop top
Le plus beau court-métrage de 2008 est donc « Primrose Hill » de Mikhael Hers. Je l’ai vu le 06 février 2008, à une heure du matin, alors que je me relevais pour la deuxième fois de mon lit en me maudissant de ne pas savoir dormir.
Je devrais ajouter que je n’ai presque vu aucun des courts-métrages produits en 2007 et que j’ai donc peu d’appuis pour justifier que « Primrose Hill » soit le plus beau d'une année à venir. Et, poussé dans cet élan de sincérité, je devrais tout autant préciser que le rythme neurasthénique du film n’en fait pas non plus un film passionnant. Nous restons tout de même dans le territoire français où l’on filme mélancoliquement les jeunes gens mélancoliques, drôlement les personnages drôles, et avec beaucoup de veulerie les êtres veules. Cinéma où la forme décalque le fond et où la bêtise répète celle de ses personnages. C’est d’ailleurs pour cela que le genre du film d’action est impossible en France puisque c’est justement le seul où il est indiqué de tourner avec la même vivacité et brutalité que son héros.
Comme je suis dissimulateur, je me contenterais donc de faire croire que j’aurais pu écrire ces précisions, tout en m’en tenant à cette seule phrase simple : le plus beau court-métrage produit en 2007 était donc « Primrose Hill » de Mikhael Hers.
Et je signale, à toute fin utile pour les curieux, que le plus beau court-métrage produit en 2006 était « Charell » de Mikhael Hers.
D’où notre conclusion :
en une heure quarante-cinq minutes tournées sur deux années, avec deux histoire différentes, ce jeune réalisateur a déjà mis en place un univers personnel où les personnages qui s’étiolent suavement à l’écran semblent parfois s’enfermer avec des fantômes pour leur murmurer cette tristesse qui jamais ne s’en va.
Et pour une vraie critique, je vous suggère d'aller lire ici.
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