samedi, 01 avril 2006
Le baiser de la langue
N’importe quel danois ou anglo-tatare convié à une réunion de travail dans une entreprise française peut éprouver les sensations d’une prise d’otage. Ce n’est pas une arme qu’on lui braquera sur la tête mais une interminable logorrhée déboutonnée dont ne sortira généralement qu’une seule décision : la date de la prochaine réunion. Nul besoin d’enjeux majeurs pour réveiller les glandes salivaires du Français. Mettez au vote la couleur des interrupteurs à l’entrée des chiottes du deuxième étage et vous occupez pendant trois semaines les trente-cinq heures des salariés de ce pays. Une raison de plus d’aller boire des cafés avant de se vider sur les gogues, le regard concentré sur ces foutus interrupteurs. Mais au fait, pensera-t-on alors en levant la tête, ne faudrait-il pas changer les lampes par la même occasion ?
Bienvenue dans le pays de la langue débondée, bienvenue dans les comptoirs de la parlotte, les dîners d’aérophages et les mouvements perpétuels de la glotte.
« La France, ce vieux pays ». Un jour pas si lointain, un grand couillon lâchait son emphase comme une troupe de grognards dans un magasin de literie, et les Français, toujours prêts à suçoter les bottines de roitelets, ont cru que leur pays venait de gagner la troisième ou quatrième guerre mondiale. S’il en était resté là, ce type aurait gagné le cœur de ses concitoyens, ce qui est toujours pratique avant d’aller enfoncer sa queue dans les sentiers interdits. Les facilités orales du beau parleur sont chez nous signe de puissance sexuelle. Le langage est cet envoûtement secret qui caresse les nuques des filles avant qu’elles ne cèdent leur corps de chatte abandonnée et humide à la langue infatigable du joueur de Hamelin. Qui sait l’usage érectile des mots baise déjà en parlant, et sa séduction est une coucherie pleine de malices, remplie à fond de cale de délices charnels.
Mais voilà, notre Bonaparte cendré à particule, ayant pris ses appartements à Matignon, a cru voir dans le vieux pays une fille de rien pour laquelle il n’était nulle nécessité de s’embarrasser de mots. Il fallait désormais « la prendre par les hanches » sans plus de ménagements. Un poète qui se découvre raté se prend à rêver d’empoignades militaires. Sa langue s’oublie dans des songes de cavalcades, des montées à cru sur des croupes faciles, et il se persuade follement que les culs ne parlent ni n’entendent. Il a oublié son Rimbaud. Le voilà général d’armée morte sur un champ de bataille. Mais ce théâtre de guerre n’est plus que le lieu d’une saignée du langage. On n’y comprend plus rien et on y braille comme jamais.
Les AG étudiantes sont alors des espaces où la parole se prend, comme d’autres ont cru prendre la France : sans retenues, et dans la bêtise crasse de croire que tout est donné à celui qui pète, persuadé que son trou de balle se passera de mots choisis. Les voilà qui veulent la révolution, c’est-à-dire rien. Des dizaines de réunions de travail où on parle beaucoup et mal pour ne pas décider. On croit s’abandonner aux plaisirs de l’oralité, mais on le fait comme des cochons et la parole n’est plus qu’une symphonie de groins. Il n’est qu’à voir comment les filles se présentent à nous, le plus souvent vêtues comme des sacs, leurs courbes noyées dans des étoffes sans formes. Habillées comme des patates, elles parlent comme des patates et ce sont des patates. On ne voudrait pas faire le compte de leurs nuits, débraillées et gueulardes, envahies de camomille et de bières éventées.
Mais si nous tournons la tête, il est à craindre que l’époque ne nous abandonne devant autant d’affiches publicitaires présentant des corps lisses et synthétiques, tout un amas triste de chairs en plastique, tous ces mots techniques qui ne renvoient plus qu’à un monde froid, inanimé et sans enjeu, un monde gouverné par des automates au sourire grimaçant. Aussi nous le savons, partout où se conservent un peu les lampes chaudes d’une langue mutine, partout où les mots savent encore caresser les cuisses, partout où la parole est un acte, les garçons et les filles sont beaux qui dansent ensemble.
P.S.
Ce billet est écrit un premier avril, date de mon anniversaire. Des personnes comme moi, on pourrait dire que leur naissance est une blague. Mais ne l’est-elle pas pour tout un chacun ? Je vous souhaite donc à tous un très joyeux anniversaire.
lundi, 27 mars 2006
Où le rebelle présente ses lettres
Ce blog n'est pas le blog d'un anti-conformiste. La lâcheté, c'est le tout venant, c'est chaque jour, c'est un choix de vie relancé à coup sûr. Les pleureuses de gauche nous emmerdent depuis 1995. Les rebelles de droite nous fatiguent depuis 2002. Au final, les postures nous agacent.
Tout cet hiver, l'auteur de ce blog s'est tenu à bonne distance de trois SDF qui dormaient à la station de Menilmontant, parce que les SDF ne se lavent pas et qu'ils puent effroyablement, en même temps qu'ils boivent et ont des comportements imprévisibles. Pas de honte à avoir là-dedans, nous les savons eux aussi humains, mais d'une autre espèce que la nôtre, si bien qu'il ne nous dérange absolument pas de les savoir en train de souffrir à quelques mètres de nous. Nous sommes par contre tout disposé à pleurer sur leur sort dès lors que les reportages faits sur eux seront accompagnés d'une musique adequate.
Nous aimons notre prochain, si tant est qu'il a bu son coup avec nous. C'est d'ailleurs à cela que nous l'identifions. Sinon, nous n'aimons pas des personnes, faute de les connaître, mais des personnages, puisque ils sont mis en scène et que donc ils nous touchent.
Nous pensons souvent aux pauvres, aux petits, aux ouvriers, bla bla... mais avec la distance qui s'impose, vu que nous venons de la petite bourgeoisie et que la famille n'a pas parcouru tout ce chemin en se décrottant les sabots pour qu'un rebut dégénéré qui s'est fait payer ses études en vint à trouver exaltant de faire le chemin inverse. Alors les pauvres, on veut bien les voir de loin mais on ne les invitera pas à notre table pour partager le gâteau (sauf pour se foutre de leur gueule). Nous avons fréquenté quelques enfants de bonne famille qui, aussi cons qu'ils pouvaient être, n'ont pas cessé de nous impressionner tant ils parlaient et s'habillaient bien. Nous les avons croisés, mais ils ne sont pas devenus nos amis pour les mêmes raisons que nous ne nous aboucherons pas avec une fille des cités, ou une caissière de supermarché qui ne serait pas bac+5. Nous avons donc appris où se trouvait notre place.
Nous ne cessons pas non plus de nous plaindre des fainéants de fonctionnaires et des fainéants d'étudiants qui deviendront des fainéants de fonctionnaires. Nous avons pourtant cramé deux ans d'indemnités chômage après notre premier boulot, histoire de ne pas perdre l'argent qui nous était dû.
Nous lisons les Inrocks pour débusquer la dernière merde musicale. C'est un vice que nous tenons depuis 1989 et dont il paraît impossible de se défaire. Les livres que nous avons lus se retrouvent pour la plupart dans "la bibliothèque idéale" préfacée par Bernard Pivot. Nous adorons Tarkovski et le cinema américain des années 70. Nous avons une théorie sur tout.
Il y avait donc de bonnes raisons d'ouvrir un blog.
vendredi, 17 mars 2006
La pellicule primitive

En 1996, Henri-François Imbert a 29 ans, une bonne amie, une camera d’amateur et une envie de voyage, ce qui suffit parfois à devenir cinéaste. Equipé pour la vie, il réalise donc un documentaire de 40 minutes, Sur la plage de Belfast. Le film tient à peu de choses, quelques visages, une voix blanche, un bout de la grande Histoire et un morceau de pellicule trouvé dans le magasin d’une camera super 8. C’est un cadeau que son amie lui a rapporté d’Irlande du Nord. Certains présents, moins idiots que d’autres, sont des balles qu’on saisit au bond pour s’inventer un chemin. Comme les pochettes surprise, celui-ci renfermait une carte au trésor, un petit film de deux minutes où l’on distingue trois femmes de générations différentes marcher sur une plage tandis qu’un homme apprend à nager au loin. Ce n’est rien, et c’est déjà immense pour qui s’étonne du monde. Henri-François Imbert est un jeune homme qui se rêve flibustier, prêt à fouiller les malles enfouies dans le sable irlandais pour y trouver une famille. L’exercice sera profitable : au bout de son enquête, il rencontrera des gens simples, et quelque chose d’entièrement neuf qui est le cinéma.
En remontant le fil de ce bout de pellicule qui l’obsède, le voilà avec son anglais de collège qui arpente les trottoirs de Belfast, étrangement calmes alors qu’un accord de cessez-le-feu vient d’être signé par les loyalistes. Le temps vécu dresse aussi le lit de l’histoire. Celui de François s’enroule autour de quelques images en super 8 dont il poursuit la trace. Il retrouve une enseigne, l’angle d’une brocante, et les souvenirs se lèvent un à un qui le prennent par la main pour le mener sur une plage noire de galets. Trois femmes sourient alors timidement dans le vent, un homme marche à côté d’elle, la même image, onze ans après, les corps un peu plus lourds, les traits plus fatigués. Ne manque qu’une seule personne, celle-là même qui filmait en 1985. C’est le hors-champ, la place du mort. Elle n’est pas vide, le cinéma vient l’habiter. On comprend alors qu’Henri-François Imbert n’a fait, tout ce temps-là, que glisser son index sur le chien de la même caméra et qu’il reprend le film, comme on reprend une image, comme on rapièce un bout de tissus jusqu’à tenir nos vies éternelles. Devant la mer grise, tous les plans le disent : un cinéaste est né, qui vient d’accoucher d’une œuvre magnifique.
Sur la plage de Belfast
Un documentaire de Henri-François Imbert.
DVD disponible aux éditions Montparnasse, et comprenant en plus Doulaye, une saison des pluies et No pasaran.
P.S. 1 : A deux reprises est apparu le mot « super 8 ». C’est que ce format de pellicule nous enchante : grain, densité des couleurs, contraste élevé, définition fantomatique, Kodak a inventé là la page chimique sur laquelle coucher tous nos souvenirs. On ne filme pas le présent avec ce format, mais déjà une disparition du temps vécu qui vient se fixer dans l’histoire. Il suffit de comparer avec les formats video, assommant de vérisme gynécologique. Filmer en super 8, c’est filmer un écart. Pur acte cinématographique.
P.S. 2 : Henri François Imbert a tourné son film avec une camera super 8, une HI 8 (couleurs passées assez hideuses aujourd’hui) et un vague microphone qu’il semble avoir gagné dans un jeu de tirs aux pigeons. Pour le reste, il s’arrange avec la lumière naturelle, et un cadrage embarrassé par le fait qu’il est seul. Evidemment, au bout du compte, cela n’enlève strictement rien à la qualité de son film. Je serais alors tenté de dire que réaliser un film ne passe pas nécessairement par des dépenses somptuaires et la constitution d’une lourde équipe de cinéma. Qu’il suffit parfois de 500 euros et d’une idée. Mais j’ai bien peur que cela incite trop de couillons à croire qu’ils ont du talent depuis qu’ils se sont acheté cette petite camera merdique. Déjà qu’il suffit d’un mac portable pour se prétendre écrivain.
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mardi, 14 mars 2006
Jours de solde.


vendredi, 10 mars 2006
Et alors (dernière partie)

mercredi, 22 février 2006
Et alors (cinquième partie)
Ami lecteur, quittons un instant le fracas éreintant des actualités, gardons au cœur l’esprit de suite et reprenons ensemble le chemin de cette journée de juin où je tournais mon premier court-métrage.
Ici, marquons déjà une pause : le bon goût exigerait que je reprenne la phrase précédente pour l’alléger substantiellement et virer toutes ces images ridicules. Mais aussi vrai que celui qui n’avance pas finit par tomber et disparaître, nous pouvons être sûr d’une chose : le bon goût, nous nous en battons allègrement les couilles.
Et ce blogue l’a prouvé à maintes reprises.
Poursuivons.
Il avait plu tôt le matin et la misérable pelote de nerfs que j’étais devenu croyait y voir là un mauvais présage. Je me raisonnais alors que je conduisais dans un état d’excitation et de fatigue avancée un 22 m3 gavé comme une oie malade de projecteurs, drapeaux, pieds, rails, camera et combo dont le chef-opérateur m’avait certifié l’absolue nécessité. Evidemment, je devais rapidement comprendre quelques heures plus tard que le tiers du matériel n’allait jamais servir à autre chose qu’à rassurer ce directeur de la photographie dont la jauge de talent se mesurait à la tonne de HMI disponible. Inutile d’enrager, c’est une chose courante dans le métier que de voir les maîtres de la lumière vous présenter des exigences longues comme un jour sans pain. Toute la négociation consiste à réduire la liste de ces exigences sans qu’ils finissent par vous traiter d’ « incompétent radinard » à la première facétie du soleil. Au pire, ils quittent le tournage et le film reste inachevé. Mais franchement, qui irait pleurer pour si peu ?
Après l’installation du premier plan qui prit une demi-heure de plus que ce qui était prévu dans le plan de travail, je commençais à faire répéter les comédiens. Le plan durait deux minutes, et nous n’avions droit qu’à deux prises, vu que la pellicule utilisée avait été tirée en douce des plateaux d’un long-métrage. Pendant la première répétition, le chef-opérateur qui était décidément en grande forme me conseilla sans grande discrétion de modifier une réplique. Je lui demandais s’il faisait la lumière. Oui, répondit-il après un temps d’hésitation. Parfait, repris-je, je m’occupe donc du reste. A partir de ce moment-là, il me fouta une paix royale, si royale qu’il devait diriger son équipe d’un œil morne en utilisant celui qui restait libre pour loucher sur sa rutilante cylindrée qui se morfondait dehors sur le trottoir. Pendant les pauses, je pouvais même l’observer l’astiquer soigneusement en conversant de loin avec sa petite amie qui était venue le voir travailler. Heureux homme : l’intermittence était un mode de vie qui se glissait dans la moindre de ses actions. L’amour, le talent, l’attention, l’intelligence, rien de cela chez lui ne paraissait durable. Aussi, mieux valait ne pas trop prolonger la conversation quand on s’adressait à lui.
A onze heures, je lançais enfin mon premier « moteur ! », suivi de « action ! ». Lancer est un bien grand mot vu que ma voix préféra s’étrangler en un râle minable qui laissa les comédiens dans l’expectative jusqu’à ce que l’assistant se fit mon porte-voix. Il y a vraiment des jours où l’on préférerait être un con marchant à l’ombre des nuages. Mais à ce moment-là, j’étais un con en plein soleil, le visage tordu par l’angoisse en même temps que par le plaisir gamin de pouvoir tourner. Du reste, à la deuxième prise, je criai si fort qu’un des comédiens sembla stressé tout du long, ce qui collait bien avec les intentions. Dans l’après-midi, nous devions tourner les scènes où le petit bonhomme revenait avec un visage affreusement cabossé. Croyez-le ou non, la maquilleuse me certifiait que cela impliquait un effet spécial, c’est-à-dire une pauvre prothèse à coller sur le pif. Evidemment, ce fut la colle qui devait nous planter. La colle ne collait pas. Nous démarrions une prise où le comédien jouait une scène pathétique et terrible et je voyais progressivement dans mon combo son nez glisser lentement sur la droite jusqu’ à tomber par terre en une boule sanguinolente de morve et de glue. Il fallait alors la ramasser, la remettre sur le visage du comédien et tout recommencer. Après voir sué sur des plans de deux minutes, je suais maintenant sur des plans de dix secondes, priant le ciel pour que le ramassis glaireux restât en place jusqu’au bout. C’est ainsi que je découvrais la condition du réalisateur dans toute sa splendeur. Il fallait oublier Kubrick, Coppola, Pialat et tous mes lointains amis pour ne se concentrer que sur cette chose-là : mais bordel de merde tu vas tenir sale putain de prothèse !
A la fin de la journée, après avoir assisté à un débordement de conneries de la part de l’équipe technique qui, entre deux plans, s’était amusée à faire la chenille pendant quinze minutes en hurlant « Dans le cul, la machinerie ! » sous l’œil goguenard du chef-op qui briquait toujours sa moto, j’étais soulagé, heureux, abattu et ne ressentais qu’un grand vide. Le cosmos entier s’était engouffré dans ma bouche et n’avait laissé qu’un énorme trou noir.
Plus tard, j’allais monter le film en une journée, après avoir refusé deux musiques différentes. Plus j’avançais vers son terme, plus je me rendais compte que j’avais raté mon coup. Le film pouvait être drôle mais il manquait de la plus élémentaire énergie et n’avait pas de squelette. J’avais manqué l’essentiel qui était de tourner en un seul plan séquence. Je m’y étais refusé pour des raisons pratiques. C’est ainsi que j’appris que certains compromis n’étaient que des défaites. Les bons metteurs-en-scène savent faire la part entre l’essentiel et l’accessoire. Sur le premier, ils ne céderont jamais, quitte à provoquer le plus dur des conflits.
Ce fut là ma première leçon.
Et ma première satisfaction fut d’avoir rencontré un formidable comédien. Je le sais depuis lors : sans un acteur, je ne prends pas de plaisir sur un tournage.
Le film allait ensuite tourner dans quelques festivals.
(à suivre)
vendredi, 10 février 2006
62 millions d'enfants de putains


D’une mise en scène à l'autre, d’un film de fiction à une information filmée, d’une farce bouffonne à un évènement de la démocratie médiatique, la même clôture et la même circularité. Sauf que les journalistes ont remplacé les metteurs en scène. Et la bêtise a pris le pouvoir.
Docteur Strangelove, and How I learned to stop Worrying and Love the Bomb : il s’agit donc d’aimer deux fois, comme pour se convaincre de son affection et affirmer son adhésion à la catastrophe. Trouver sa place névrotique dans la mécanique en cours, le réseau indifférencié des procédures, les lignes de code qui viennent déchirer le tissu fragile du langage pour que le sens se perde et qu’il aille s’effacer dans le désert Jonarda del Muerto. Et, implacablement, les poumons pleins d’un chant idiot que nous aimons, il nous sera alors facile d’avancer sous les feux du soleil atomique, et de marcher jusqu’à la fin, ensemble.
Outreau. La démocratie qui s’offre en spectacle, qui se tâte le pouls, se touche les côtes et se mire jusqu’à l’ivresse : suis-je assez belle, après cela ? Cela, c’est quoi ? Une fabrique de coupables, à pleine mesure, indifférenciée, implacable. Les coupables deviennent ensuite victimes, mais qu’à cela ne tienne, on en cherche d’autres. « Who watches the watchmen ?” chantait Dylan sans avoir lu La République. Nous le savons aujourd’hui, c’est une ronde où tout le monde participe et où tout le monde se surveille : les juges deviennent les jugés et les medias sont à la fête. Il est dit que les démocraties, si fragiles en temps de paix, sont implacables en temps de guerre. C’est qu’elles ont trouvé leur ennemi. Voilà bien ce que la fiction démocratique poursuit inlassablement pour pouvoir se shooter au réel : le méchant du conte, le loup vomi par la nuit pour les grands enfants que nous sommes.
L’audition du juge Burgaud a très vite dévié pour se chercher son ogre. Et le monstre s’est écrasé sous les questions du rapporteur. Alors les média ont parlé : le petit juge était incompétent, timide, embrouillé. Du spectacle, de l’émotion, c’était joué d’avance, il suffisait de s’arrêter sur la mise en scène : circularité et clôture des participants, comme s’il était possible encore d’englober tout le monde dans la catastrophe, sauf que… Sauf que les caméras étaient en dehors du cercle, comme la presse, comme tous ces nouveaux petits juges encartés qui eux ne perdent jamais la main. D’être en dehors du cercle leur a permis de jouer la réalisation sur des champs et des contre-champs, c’est-à-dire de réintroduire le bon, et le méchant.
Mais maintenant nous savons qui est la brute. Et nous n’oublierons pas.
Sans cette mise en scène réduite, nous nous serions interrogé sur cet espace clos et circulaire qui racontait un tout autre récit, celui peut-être de la solidarité. Solidarité entre celui qui fabrique et vote les lois (tiens, le rapporteur Houillon et son cor postillonnant par exemple) et celui qui les fait appliquer. C’est un fait que l’affaire Outreau relève ni plus ni moins que du fonctionnement normal de la justice, dont nous sommes tous partie prenante. Solidarité aussi des créateurs de fiction qui tous ont besoin d’inventer le monstre de nos cauchemars qui justifiera la tenue du corps social et la bonne marche de tous ses participants. Car la suspicion de pédophilie valait bien toutes les culpabilités, et l’intoxication mentale jetée dans l’assiette d’un juge tournait, elle, à plein régime dans les presses parisiennes.
Nous savons donc aujourd’hui que la mise en scène de notre temps démocratique a été confiée au plus mauvais acteur du film.
Et, le 16 juillet 1945, après le premier test d'explosion atomique, le responsable des essais Kenneth Bainbridge pouvait affirmer à Robert Oppenheimer : "Now, we are all sons of bitches".
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lundi, 06 février 2006
Guernesey

C'était un jour de mai, à Cannes, un jour ensoleillé et un peu abîmé par la foule. J'attendais au pied de la résidence la navette qui devait me conduire sur la croisette. J'étais seul, en retard, j'avais un rendez-vous, rien d'excitant, mais il fallait y être. La voiture n'arrivait pas, je m'impatientais. A un moment, j'ai tourné la tête et j'ai vu cette jeune femme, petite, fluette, ses jambes fragiles qui semblaient suspendues sous sa jupe noire et ses yeux qui s'ouvraient comme deux bulles glauques, entre le bleu et le vert, comme l'eau de mer disent les dictionnaires. Elle souriait, un sourire pour elle seule, adressée à un souvenir, que je voulais prendre pour moi. La navette est arrivée, nous avons grimpé dedans et je lui ai demandé ce qu'elle venait faire au festival. Elle était comédienne et jouait dans un film selectionné à la Quinzaine. Je lui demandai lequel, "Guernesey" répondit-elle. "C'est sur Victor Hugo?". Non, non, elle a ri. Et puis elle a sorti une invitation de son sac et me l'a tendue, c'est ce soir, venez, vous serez bien placé, près de l'équipe. Quand la navette est arrivée, elle m'a demandé ce que je faisais, j'ai dit que j'avais rendez-vous, que je travaillais - quel ennui bon sang - et que je produisais des courts-métrages que personne ne voyait, des films invisibles, c'était ma spécialité. Et j'ai couru, pour ne pas être en retard.
Le soir, j'avais convaincu quelques personnes de m'accompagner à la séance de la Quinzaine. J'étais dans la salle, à quelques mètres d'elle, la réalisatrice présentait son film, puis les lumières se sont éteintes, son visage est apparu, gigantesque sur l'écran, comme une île battue par le vent.
Guernesey.
Les jours suivants, je répétais la même question à chaque personne que je rencontrais : "As-tu vu Guernesey?". On me répondait que non. J'insistais auprès des critiques que je croisais, allez le voir, c'est important. Je les retrouvais tous pour la projection du dernier film de Jolivet.
Guernesey est un film d'états et de présences. Toute l'histoire se déroule à l'intérieur d'un corps, mis en présence de paysages qui sont autant d'ouvertures, de blessures et de plaies par où enfin le monde entier pénètre. Un film qui vient après Le désert rouge et après Stromboli, trop tard diront certains, mais ils auront tort, car la réalisatrice Nanouk Leopold se tient à cette hauteur-là, en pleine innocence de son cinema.
Guernesey sort le 08 février, avec Maria Kraakman dans le rôle principal, que je n'ai jamais revue.
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jeudi, 26 janvier 2006
pont 2

D'avoir tort aux yeux de tous, il semble bien que Spielberg ait cette fois-ci eu raison. Comme il existe une intelligence de l'acteur qui n'a pas grand chose à voir avec celle de l'individu, s'exerce aussi une intelligence du réalisateur, masquée derrière l'évidence du discours. C'est une pensée en actes qui se déploie au travers d'une mise en scène. Hormis l'atroce faute de goût habituelle, Spielberg a réussi un film d'une très grande sécheresse et d'une puissance assommante. Son humanisme bêlant semble entièrement recouvert par les cendres qui ne cessent de tomber dans son oeuvre recente. Le foyer qu'il n'a cessé de poursuivre et de protéger paraît désormais consumé par le feu.
lundi, 23 janvier 2006
Et alors (quatrième partie)
De le voir ainsi les vêtements tâchés de sang, branlant doucement pour retrouver sa place près du comptoir, j'en frémis encore. C'était la beauté, c'était l'histoire, c'était la présence nue des siècles passés qui remontaient le cours du temps et glissaient en silence sur le sol carrelé. Je le sens aujourd'hui, comme un grondement au fond de la poitrine, les petites fictions de nos contemporains sonnent invariablement creuses. Il suffit d'y poser son index pour sentir que la jarre est vide. La glaise façonnée, la couche plastique (plassein disaient les Grecs pour parler du modelage) est de même nature que la dangereuse Pandore. C'est une vierge de terre et d'eau, modelée sous la main d'Hephaïstos et qui n'apprit qu'une seule chose du bel Hermès : le mensonge. La fiction est une mystification de boue au charme vénéneux. Elle ouvre toutes les boîtes par où s'échappent nos maladies de l'esprit. Plus nous l'embrassons et plus nous quittons le sol dur du réel, les rivages découpés de l'historia et le ciel accueillant du muthos. Combien de fois ai-je pu goûter ses lèvres et poser mon visage sur ses seins? Combien de fois me suis-je crevé les yeux plutôt que de voir sa fausseté? Et là, un soir de mars 2000 où le temps semblait couler comme une farce dans la main d'un conteur, je sentais passer la rugueuse haleine de l'histoire, la trouée du fait réel qui avançait au rythme de la démarche claudiquante d'un petit arabe en sang. C'était mon frère lointain, mon ami dégoûtant, le signe du monde qu'on eut préféré cacher, l'infâme pauvre qu'on ne souhaitait pas croiser deux fois. Son physique portait le dur et sec cailloux d'un point historique et son visage était un palimpseste des coups multiples qu'il recevait depuis des années. On ne jouait plus. Aucun mot d'esprit, pas plus d'invention que de tortueuses pelotes psychologiques : un fait divers venait de briser la cruche vide de mes historiettes.
Quinze minutes plus tard, le fait divers était menotté et partait finir sa soirée en garde-à-vue. La police avait aussi embarqué le pauvre colosse serbo-nazi. Les deux s'accusaient mutuellement d'avoir déclenché la bagarre et menaçaient de porter plainte. Je bus un dernier verre et rentrai chez moi l'esprit agité. J'étais coinvaincu de tenir là une manière valable, pour tout dire honnête, d'entrer dans le monde du cinema.
En juin 2000, je tournai mon premier court-métrage professionnel. L'histoire était simple : un petit homme rentrait dans un bar et insistait pour se battre sans raison avec un autre, bien plus grand et fort. Ce dernier, d'allure placide, refusait. Mais à force de provocations, il l'entraînait dehors pour lui infliger une correction. Le petit revenait à la charge trois fois de suite. C'était une comédie noire qui finissait mal. Le film durait six minutes et j'allais le tourner en une journée avec une équipe d'une vingtaine de personnes.
Dont une quinzaine d'imparables cons.
(à suivre)
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