vendredi, 29 septembre 2006

Promenade avec mon singe

 

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Je suis rentré à pied sous un crachin d’automne, en traquant mon ombre dessinée par les réverbères oranges, et je me suis rappelé cette autre fois où je m’étais arrêté rue Louis Blanc alors qu’une neige fraîche recouvrait la chaussée glissante d’un linceul blanc. C’était l’hiver 2005, je n’avais pas d’argent pour prendre les taxis, pas plus que de raisons de rester chez moi, si bien que j’arpentais Paris tous les soirs, le sang chauffé par l’alcool, sans prendre garde au froid. Ce soir de janvier, je revenais d’une soirée dans le 8ème arrondissement, et je m’étais donc arrêté un instant pour rentrer dans ce squat rue Louis Blanc qui m’intriguait depuis des années. C’était trois immeubles dressés autour d’une cour en retrait et dont les façades décrépies ne tenaient plus que par les poutres métalliques qui les reliaient. Comme des ivrognes qui se tiennent droits, épaules contre épaules, les trois bâtiments semblaient se soutenir mutuellement avant un probable effondrement. Je suis rentré dans une cage d’escalier en cherchant l’interrupteur. Il n’y avait pas d’électricité. J’ai grimpé deux étages et me suis assis sur les marches en bois. De la lumière filtrait sous la porte d’entrée d’un appartement. Je suis resté là quelques minutes, dans le froid, le silence et la nuit. Alors j’ai entendu ces gémissements, de plus en plus prononcés, et j’ai été heureux de sentir ce bout de vie dans la pénombre des gueux. J’ai attendu qu’ils jouissent et je suis redescendu. Dehors la neige s’était remise à tomber.
Lundi soir, je suis rentré à pieds sous un crachin d’automne et j’ai pensé au squat de l’hiver 2005. Rue de la Fontaine au Roi, alors que je remontais le long du foyer sonacotra où des types s’entassent tous les soirs, certains à discuter jusque très tard devant l’entrée, d’autres attendant leur tour pour passer un coup de fil des deux cabines de téléphone publique, je suis tombé sur cette gamine allongée dans une des tentes de Médecin sans Frontière. Elle avait sorti la tête pour pouvoir lire à la lumière des réverbères. Les deux pieds d’un type dépassaient à côté d’elle. Je lui ai demandé ce qu’elle lisait. Elle a montré la couverture : « Le pays où l’on arrive jamais » elle a dit d’une voix sèche. « Ca te plaît ? ». Elle a soufflé, s’est un peu entortillé les cheveux et m’a répondu qu’elle n’en savait rien, parce qu’elle venait de commencer. Un pied a bougé à côté d’elle. Je lui ai souhaité une bonne lecture, ne sachant pas quoi lui dire d’autre.
Quelques minutes après, à l’angle de la rue du Moulin Joly et de la rue Jean-Pierre Timbaud, j’ai entraperçu un petit singe traverser la chaussée. Je l’ai de suite reconnu, c’était celui de mon cousin. Quelques années auparavant, ce cousin vivait encore à Paris. Quand il venait aux repas de famille, il était toujours accompagné d’une fille différente. Je les trouvais jolies, excitantes, et terriblement vulgaires. Mais nous n’avions jamais vu le petit singe qu’il portait accroché au dos, et qui le démangeait. Ce petit singe l’accompagnait partout et, s’il avait pu l’amuser au début, il avait fini par lui ronger la peau et lui creuser les os. Un jour, mon cousin comprit qu’il allait devenir fou. Il eut un enfant et partit pour Marseille, en laissant le petit singe derrière lui, ce qui ne se passa pas sans douleur.
C’est donc son singe abandonné que j’ai vu lundi soir. J’ai couru après pendant quelques minutes mais l’animal était vif. A la fin, il m’a semblé le voir disparaître dans le renfoncement d’un immeuble. Je me suis approché lentement, en prenant garde à ne pas respirer trop fort. J’ai tendu la main, avant de passer le corps entier dans cette bouche d’ombre. Mais il avait disparu. Comme j’étais fatigué d’avoir couru, et que l’alcool m’assommait, je me suis accroupi un instant dans ce recoin oublié. Et je me suis endormi. Au réveil, j’ai senti un singe accroché à mon dos.

mardi, 26 septembre 2006

L'histoire pour les petits enfants

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En 1961, sortait sur les écrans italiens le dernier film de Vittorio de Sica, tiré d’un roman d’Alberto Moravia, La ciociara. Sophia Loren y interprétait le rôle d’une jeune veuve fuyant en compagnie de sa fille Rosetta les bombardements alliés sur Rome, pour rejoindre sa campagne natale, plus au sud. En chemin, elle croisait des paysans, comme elle, des fascistes en déroute, et un jeune idéaliste qui avait les traits de Jean-Paul Belmondo. Sorte d’odyssée miniature dans une Italie ravagée par la guerre entre allemands et alliés, La Ciociara connut un joli succès à sa sortie. De Sica y déployait son habituel sens de la compassion et du drame, avec cette mise en scène scrupuleuse qui lui permettait de saisir dans des plans même isolés la totalité du monde, comme si derrière chaque personnage se devinait toute une communauté de petites gens, tendres, mesquins, dignes ou ridicules, en tout des êtres humains un peu perdus que le cinéma appelait par leur nom, chaque nomination venant tirer sur les plis d’un fantôme. D’autres personnages passaient cependant comme des silhouettes sans corps, sans enjeu et sans grâce, figures damnées traversant le plan sans jamais posséder de nom : des soldats, d’abord allemands, puis des alliés. Et très exactement dans ce dernier cas, les soldats nord-africains du Corps Expéditionnaire Français, qu’on appelait les Goumiers. Le temps d’une séquence, ils investissaient une église en ruine et violaient le personnage interprété par Sophia Loren, ainsi que sa fille. Seuls trois visages de ces soldats étaient donc filmés en gros plan, dans une brève contre-plongée, et c’était des visages grimaçant de violeurs. Ensuite, le scénario les débarquait de l’Histoire. Ils disparaissaient, laissant le film accompagner les meurtrissures de ses deux personnages féminins.

Alors que sort cette semaine le film Indigènes qui veut retracer les exploits du CEF dans sa campagne d’Italie jusqu’en Alsace, c’est encore bien l’Histoire qui est balancée par-dessus bord au profit d’un exercice d’édification citoyenne totalement aveugle aux remous d’une guerre. Djamel Debbouze, producteur par ailleurs sur Canal + d’une des émissions les plus vicieuses de la télévision où, sous couvert de reconnaissance d’une France ethniquement plurielle on ne cesse d’en dresser l’inventaire communautariste, en fait la promotion sur le refrain usé jusqu’à la corde du « devoir de mémoire ». La mémoire appartient à ceux qui ont vécu l’Histoire dans leur chair, sinon elle n’est qu’une leçon, c’est à dire la feuille de route idéologique ânonnée sans grande perspective par des bouches molles. A vouloir raconter l’Histoire, le film ne fait donc que l’effacer, comme les silhouettes des Goumier disparaissaient dans les plans de La Ciociara.

Le film de de Sica avait cependant l’avantage – outre sa qualité – de ne pas prétendre à l’instruction historique. Il s’appuyait sur des faits avérés mais dont l’ampleur reste discutée - le viol de 700 femmes après la prise par le CEF du village d’Esperia – sans imposer une lourde instruction à charge. Reste que la figure du Goumier, aussi brève qu ‘était son apparition, y restait marquée par les traits du violeur. Ainsi pouvait s’entretenir la mémoire italienne des exactions commises par les soldats nord-africains ( on avance le chiffre de 7 000 femmes violées dans toute la Péninsule). Cette mémoire ne faisait pas grand cas évidemment du courage dont ont fait montre ces soldats qu’on envoyait souvent en première ligne se faire déchirer les entrailles. Du 14 au 17 mai 1944, Cinq mille des douze milles soldats lancés à l’assaut de Cassino périrent, emmenés à l’abattoir par leurs officiers (qui périrent par la même occasion). L’Histoire est donc complexe, et ne relève pas d’un tribunal qui voudrait séparer les anges des bêtes.

Là où de Sica jouait innocemment avec le feu en laissant des figures très secondaires entre les mains d’une mémoire biaisée, Rachid Bouchareb qui donc a réalisé Indigènes, retord de façon très volontaire l’imagerie dans l’autre sens. En relevant ces habituels personnages d’arrière-plan pour les projeter en pleine lumière, ils les griment copieusement pour qu’ils présentent bien. Mais le fard est si lourd que toute trace de singularité en est évacuée. Ce ne sont pas des êtres humains que nous voyons agir, mais des pantins publicitaires. L’échec du film est alors tout entier là : les soldats de Bouchareb qui occupent tous les plans n’ont pas plus d’incarnation que les violeurs de de Sica, pourtant si accessoires. Ils ne sont que des représentations idéologiques, des idées en uniforme, autant dire rien. De ces deux heures de spectacle vain, on ne voit que le making-of d’un film de guerre, où chaque personnage principal n’est qu’un figurant, mais un figurant édifiant, indispensable pour le marketing du film, quitte à mettre un fusil dans la main d’un manchot.

Il n’est donc guère étonnant qu’un couple présidentiel habitué à ne voir chez les gens que des silhouettes vides, figures statistiques ou potiches médiatiques, chair électorale ou troupeau de manifestants, ait pu être ému par ce film dégoulinant au point de vouloir enfin réparer les injustices qu’on connaît en matière de pensions militaires. C’est donc que, plutôt que de faire de la politique, on préfère faire pleurer nos élus, en piétinant l’histoire et le cinema.

dimanche, 24 septembre 2006

Good morning, world.

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Du temps de la guerre froide, les hommes marchaient sur la lune. Ils briquent aujourd'hui leurs satellites. La paix d'un Empire éteint tous nos rêves.

lundi, 18 septembre 2006

Les tas critiques (2)

« Miami Vice tient tout entier dans cette alliance de haute-définition et de confusion, qui caractérise la vie et sa perception dans le régime politique et esthétique de la surveillance réalisée ».
Du Debord ? Non, on le dit mort. Serait-il vivant qu’on l’imaginerait quand même mal gloser sur le dernier film de Michael Mann, cinéaste largement surestimé, et dont le maniérisme esthète ne cesse d’adresser des clins d’œil à la critique européenne. Car à l’exception d’un film néo-classique taillé dans le marbre (Le dernier des Mohicans) malheureusement négligé, ses œuvres se dissolvent invariablement dans leur époque, et n’en conservent plus que les caractères redoutablement kitsch. Mann est un auteur dont la grande marque de fabrique tient au vieillissement prématuré de ses films. Les aimer, c’est aussi aimer tous les traits ridicules de son temps, et se momifier à très vive allure.
L’auteur de cette phrase debordienne qui voudrait donc éclairer son dernier polar s’appelle Cyril Neyrat et poursuit dans le délire interprétatif en écrivant plus loin que « l’hétérogénéité criarde du style visuel ne marque aucune régression par rapport à Collateral, mais un approfondissement des spécificités de la HD, dont Mann fait ici un usage brut et systématique ». Il faut vraiment vouloir tirer à la ligne et chercher le noeud conceptuel d’un film comme un caniche lancé absurdement après une truffe pour voir dans Miami Vice « l’hétérogénéité criarde du style visuel ». La seule hétérogénéité qu’on puisse y déceler tient – grande originalité - au contraste entre scènes de nuit et scènes de jour. Un pieux mensonge dira-t-on cependant pour nous conduire à cette idée d’ « un approfondissement des spécificités de la HD ». Le problème est que cette idée est totalement fausse. Un peu de vulgarisation technique semble nécessaire pour le comprendre.
La HD (haute-définition) est un mode d’enregistrement en video numérique dont la définition (le nombre de points composant l’image) est largement supérieure à celui de la video DV qu’on retrouve dans les camera d’amateurs. Une autre distinction se trouve aussi dans sa capacité à enregistrer vingt-cinq (ou vingt-quatre) images pleines par seconde contrairement à la video standard qui se compose de cinquante demi-images entrelacées. La différence se constate à l’œil nu, la HD se rapprochant de la cinématique du cinématographe (apparition – disparition d’une image) bien loin de la fluidité molle de la video. Troisième écart entre les deux procédés, la colorimétrie de la HD possède nettement plus d’informations codées que la video standard. De ce fait, les détails de couleur sont nettement mieux prix en compte et se rapprochent, ici encore, des supports photochimiques. Enfin, la latitude, c’est-à-dire le détail des basses lumières (les noirs) associé à celui des hautes lumières (les blancs) est, avec la HD, similaire, voire supérieur à celui du 35 mm.
Ce petit détour technique fastidieux n'indique qu'une seule chose dans le cas présent : une éventuelle hétérogénéité du style visuel ne peut en aucun cas être due à l’utilisation de la HD, puisque la HD propose aujourd’hui une image plus proche que jamais du 35 mm (la pellicule professionnelle). L’idée de Cyril Neyrat est donc fausse, absurde et va même à rebours de la réalité technique présente. C’est un trait commun à beaucoup de critiques que de n’y rien comprendre aux outils du cinéma. Sans préjuger de l'intérêt qu’il y aurait à maîtriser un peu de vocabulaire technique pour commenter une film (cet apparent réductionnisme mériterait un autre billet), au moins peut-on rappeler cette évidence que si on ne connaît pas son sujet, mieux vaut se taire.
L’utilisation de la HD chez M. Mann semble – entre autre – relever d’une esthétique nocturne et crépusculaire qui traquerait un rapport – une fusion- entre lumières urbaines (immeubles, reverbères, phares…) et lumières naturelles (lune, étoiles, soleil perdu dans l’horizon) en se passant le plus possible de l’intercession diabolique des grands projecteurs de plateaux. Mann, de ce point de vue, semble assez proche de Terrence Malick : tous deux poursuivent une esthétique dans la continuité des transcendantalistes américains, avec le paradoxe pour Mann de lui faire prendre un bain urbain.
La curiosité pour les affaires techniques qui a donc fait défaut à Cyril Neyrat lui aurait en tous les cas évité de terminer son article avec un ultime galimatias heideggerien (auquel nous commençons d’être habitué) lorsqu’il écrit que « Mann témoigne d’une ambition trop rarement assignée au cinéma : celle d’employer la technique à son propre dévoilement, et à l’exposition du monde telle qu’elle est en train de le changer. » Ce qui est sûr, c’est qu’à force d’écrire avec de gros doigts collants, nos brillants analystes ne verront rien de ce monde.

mercredi, 13 septembre 2006

Les tas critiques (1)

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Les Cahiers du cinéma ne font pas toute la critique cinématographique française, mais toute la critique cinématographique française continue de se situer par rapport à eux. C’est pourquoi il est sain de cogner dessus. En rossant la viande, nous l’attendrissons, et les cœurs fermés peuvent enfin s’ouvrir. Ainsi, l’espoir demeure que chacun secouera les vilains grelots qui entravaient ses chevilles. Et Jésus qui voit nos âmes nues, s’ébattra comme un enfant en découvrant nos regards innocents. 
Le dernier numéro propose (candide !) quelques exemplaires boulets que se traînent les publicistes du septième art. Naviguons brièvement, citons quelques noms, désignons des coupables à la foule des lecteurs, car le dernier des crimes, le signe de l’infamie, est bien de pisser froid.
 
Elizabeth Lequeret, que je ne connais pas (est-elle jolie ?), débute le bal avec sa critique d’un film de Richard Linklater, tiré d’un roman de K. Dick. S’arrêtant sur une combinaison ayant la propriété de modifier l’apparence des personnages qui la portent, elle en conclue que « les apparences ont pris le contrôle de l’Être ». Mais que vient faire le concept d’Être là-dedans ? Ne faudrait-il pas plutôt parler de multiplication des identités, et s’interroger sur le rapport entre des apparences et le moi unifié (l’essence, au pire, aurait mieux convenu)? Revenir un peu sur le sol, parler du film et éviter les exercices fumeux de philosophie à coups de pieds dans le cul serait un exercice rédactionnel que ladite Elizabeth devrait s’imposer. L’Être, dans le cas présent, n’est qu’un gros sabot conceptuel qui écrase tout, et éparpille le commentaire en débris confus sous les apparats fumeux d’une analyse qui se voudrait frottée de philosophie. Brillance vide, vaine, naine : clapons dans nos mains.
Mais elle n’est pas la seule à s’écorcher les genoux sur ce chemin du crétinisme savant. Jean-Philippe Tessé, drolatique défenseur du chewing-gum critique « La jeune fille de l’eau » (au bon goût de navet ) bourrine un peu plus loin, un peu plus haut, et convoque le vieux de la Forêt-Noire pour asseoir son gros cul critique sur le visage des lecteurs. Outre des phrases comme « une scène (…) dessine très exactement le schéma de cette dialectique du monde renversé » (fais gaffe à toi Georg Wilhem Friedrich, Shyamalan va t’étouffer à coup de chocopops), notre rédacteur a débusqué le fin du fin. Car oui, dans l’œuvre du cinéaste, « il s’agit toujours de surprendre l’autre moins dans son incompressible différence que dans la flagrance de son être-là, son être-dejà-là ». What ? De quoi parle-t-il ? Du Dasein ? De l’existentia ? Et pourquoi embarquer le terme juridico-policier de « flagrance » dans cette galère ? Haut les mains, être-dejà-là, la camera de Shyamalan t’a pris en flag ! Deux possibilités alors : cette bouillie conceptuelle ne signifie rien (je pose une option dessus), ou le sens nous échappe. Dans les deux cas, le lecteur peut fermer sa gueule et s’agenouiller devant l’obscure intelligence analytique du critique, parce que le critique est tout, et que lui n’est rien, ce qui est politiquement très vilain. Au passage, le film a été proprement effacé par la pénible prétention intellectuelle du rédacteur. Intéressante opération, non ?
 
Au prochain post, nous parlerons de l’incompétence crasse en matière technique de nos joyeux critiques heideggeriens.

lundi, 11 septembre 2006

Poétique de l'auteur

"Mommy, mommy, we're home !"

 

C'est un conte, un voyage, le trajet d'un enfant jeté dans le monde comme dans un incendie. Ses yeux s'ouvrent dans l'éclat blanc d'un pays de glace, une coagulation du temps, 2000 ans ont passé et l'humanité subsiste comme un souvenir, une trace génétique, un code. Le petit David se reveille après ce long sommeil cryogénique et découvre enfin la fée bleue qu'il poursuivait sans répit. Elle va lui rendre sa mère. Il sera un enfant comme les autres, aimé, protégé, bercé dans le foyer familial.

"Mommy, mommy, we're home!".

C'est le programme de Spielberg dans les années quatre-vingt : poursuivre inlassablement à travers ses films la recomposition d'une famille aimante et protectrice. Avant, quand il fallait se faire une place et montrer les dents, c'était les années soixante-dix, les freak brothers qui faisaient tourner le monde, la contre-culture qui baisait Hollywood, les grands frères qui s'enfilaient des montagnes de dope pour stimuler la créativité et lui, avec sa petite barbe ridicule d'ado dépucelé par les séries télévisées, il n'avait que ses peurs d'enfant à montrer pour exister parmi eux. C'est pourtant lui qui avait remporté la mise avec une histoire de requin et de fonds marins, un cauchemar d'enfant qui vous serrait la gorge, qui vous ratatinait dans votre fauteuil, avec pour seul espoir que le pater familias puisse s'en sortir. Tous ces petits malins de la côte est avec leur culture européenne de pédéraste étaient maintenant dépassés. Le gosse allait pouvoir raconter ses histoires de papier peint étoilé, de dîners familiaux retrouvés et il allait verser sa soupe à pleines louchées sur tous les écrans du monde, avec les violons de John William pour vous arracher toutes les larmes de votre corps.

"Mommy, mommy, we're home!".

C'est donc reparti. L'enfant retrouve sa mère. Elle lui dit qu'elle l'aime. Les lumières s'éteignent. Piano, violons. Fin de l'histoire. Le Spielberg des années quatre-vingt vient nous pourrir la vie en 2001. Pourtant il y a cette voix off d'un narrateur non identifié. Il parle avec un drôle d'accent, on dirait qu'un type qui se faisait passer pour Tackheray a rempilé après Barry Lyndon. Et puis un détail nous dérange chez ce gamin : ses paupières ne clignent pas. Il n'arrête pas de regarder. Il veut tout voir, ne détourne jamais les yeux et ne sait pas pleurer. Ce n'est pas un enfant, c'est une machine. Une machine programmée pour aimer, bêtement, sans enjeu, sans colère, sans dégoût, avec des yeux vides comme des caméras de video-surveillance et qui s'invente une mère aimante à partir d'une simple mèche de cheveux, dans un délire fétichiste rageusement morbide. L'amour n'est plus un sentiment apaisant mais une psychose qui projette un monde et met en scène l'illusion d'une relation familiale. Toute cette dernière séquence montre donc l'envers même de ce qu'elle voudrait signifier sans que jamais Spielberg n'ait modifié un seul instant sa lénifiante partition : ce sont les mêmes cris de joie, les mêmes cadres, une même lumière de fin de journée et le même travail musical, mais la scène est funèbre, triste, écoeurante. Le film n'est plus alors que la représentation du cinema de Spielberg tel qu'il s'est formé au cours des années quatre-vingt. Il se clôt sur sur l'image d'un appartement effacé par la nuit, une bande de verrières bientôt plongées dans la pénombre, comme le cadre en cinemascope du projecteur qui s'éteint. La séquence ne nous a rien dit, elle n'a fait que montrer, selon cette différence que Wittgenstein trouvait dans le langage. Le sens s'oublie quand la langue ne veut plus signifier et qu'elle s'impose comme un lieu vide où se montrent ses formes logiques. Ce lieu vide que chaque grand cinéaste poursuit sans le savoir, cette présence nue de son propre cinema où disparaît toute intention, venait, pour la première fois chez Spielberg, d'apparaître sous nos yeux. Kubrick l'y avait conduit.

mardi, 05 septembre 2006

Poétique de l'auteur

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Et un jour il m'a dit " je pense que j'ai une idée géniale : je le produis et tu le mets en scène".

 

C'était dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix. Après dix ans passés à tourner autour de la nouvelle de Brian Aldiss, Supertoys last all summer long, jusqu'à présenter un premier traitement d'une centaine de pages accompagné d'un storyboard, Kubrick abandonnait le projet pour se consacrer définitivement à la Traumnovelle de Schnitzler. Ce n'était pas la première fois qu'il se détournait d'un sujet sur lequel il s'était penché, mais il n'avait jamais été aussi loin dans son investissement, et la Warner avait même pu annoncer en 1994 que "A.I" serait son prochain film. Sept ans plus tard, le film sortait, réalisé par Steven Spielberg, dont l'univers semblait bien éloigné de celui de Kubrick.

Pourquoi lui ? Pourquoi choisir un cinéaste qui avait transformé le cinema hollywoodien en une fête foraine envahie de sentiments mielleux et d'images enfantines ?

Kubrick avait pour habitude d'investir un genre défini pour en proposer une version qui ferait date au point de faire oublier les précédentes. C'était là sa démesure, réinventer les formes du cinema jusqu'à ce qu'elles ne puissent plus exister sans faire référence à lui. Pourtant, quelques années avant sa décision de confier le projet à Spielberg, il avait déjà abandonné l'idée de faire un film sur l'Holocauste. Ce film, Aryan papers, pour lequel des autorisations de tournage avaient été obtenues en Pologne, retourna dans les limbes quand Kubrick découvrit La liste de Schindler. Il semble qu'il ne trouva plus necessaire de réaliser son projet après le film de Spielberg. Peut-être fut-il convaincu qu'il n'en proposerait pas de version qui ferait date. Ce genre d'idée ne lui était en tout cas pas venu à l'esprit quand il avait tourné Full metal jacket juste après la sortie du Platoon d'Oliver Stone. Kubrick devait estimer Spielberg, qui le considérait comme un ami, ce qui dans sa bouche, et considérant la sociabilité compliquée du réalisateur de Barry Lindon, ne signifiait pas grand chose. Mais il devait voir dans son cadet autre chose que le roi de l'entertainment dont les prétentions lacrymales tenaient souvent lieu de passeport pour un cinema plus adulte, c'est à dire formaté pour les Oscars. Et Kubrick avait raison. Les fax qu'ils échangèrent au cours des années suivantes pour faire avancer le projet "A.I" furent autant de cailloux posés sur le chemin d'une éclosion. En confiant le projet à Spielberg, Kubrick allait bien au-delà d'une simple passation, de toutes façons impossible tant leurs points de vue semblaient différents. Il initiait au contraire Spielberg au coeur de son propre cinéma, retournant sur eux-mêmes ses thèmes habituels de l'enfance et de la famille pour en projeter l'envers, sombre, tragique et monstrueux. C'était moins le geste d'un père que d'un thaumaturge posant son index sur le centre de gravité d'un corps qui ne s'était jamais appartenu. Spielberg allait désormais étaler frontalement les motifs de son cinéma comme si le projet que lui avait confié Kubrick l'avait littéralement accouché de lui-même. Cela passait par une déprise de soi, un point où le dictum s'effaçait devant la simple monstration, une séquence où ce que disait l'appareillage esthétique du cinéaste disparaissait derrière une pure réprésentation, c'est-à-dire une représentation de rien, si ce n'est de son propre cinéma. Cette séquence se trouvait à l'intérieur du scénario d'"A.I.", tapie dans l'enchaînement narratif, bombe à retardement dont les effets se feraient ressentir bien après.

(to be continued)

samedi, 02 septembre 2006

Petite note de pré-rentrée

Vu trois jours auparavant Christine Angot dans l'émission Vol de nuit de PPDA. Faute de parler de littérature, la discussion s'arrêtait comme toujours sur la réaction des proches de l'auteur-a-tous-les-droits à l'idée de se retrouver dans son papier-fesse promis au Goncourt. En substance, le vieux chauve ridicule démonstrateur de plaquette de chocolat en couverture Paris Match VSD lui demandait si ses amants n'avaient pas peur de se retrouver dans de "beaux draps". La moinillonne tagueuse sort alors sa gueule de crotal et s'offusque comme la mémère qu'elle a toujours été. C'est à dire qu'elle bafouille. Ma...Mm...Meuh. Notre Narcisse de 20 heures sourit comme un angelot nourri au St-Nectaire et lui dit sans rire que c'est quand même des draps beaux, les beaux draps (à coup sûr, on sentait les tours de l'écrivain). L'autre lui répond qu'enfin, tout de même, on sait bien ce que ça veut dire "beaux draps". Et bien non, ni l'un ni l'autre ne savaient, d'où ce dialogue d'imbeciles où l'on tordait la langue dans tous les sens en pensant la maîtriser. Se retrouver dans de beaux draps, c'est être à l'origine vêtu d'habits blancs devant la communauté des fidèles pour exposer aux yeus de tous sa luxure. C'est une exhibition symbolique de la faute, sa soumission au regard des autres pour développer le sentiment de la honte. Rien à voir avec la pratique de la transparence chère à Angot où il n'y a rien à cacher (donc à dévoiler) puisque la Loi n'existe pas. Sans le savoir, PPDA et Angot se sont donc retrouvés à commenter de manière pénétrante la misère littéraire de l'auteur à poil ras. C'est que le langage parle toujours à travers ceux qui ne maîtrise rien de leur langue.

Vu il y a deux jours un reportage sur les Français qui seraient plus accueillants avec les étrangers en visite. On en voulait pour preuve que les hôtes et hôtesses préposés aux offices de tourisme maîtrisaient désormais l'anglais, l'allemand ou l'espagnol. Il fallait bien évidemment y voir un signe de plus de notre entrée dans le tiers-monde occidental quand n'importe quel travailleur qualifié se retrouve à servir la soupe dans les zoos à touristes parce qu'il lui est désormais impossible de trouver un travail à la mesure de sa formation. Un jour, nous serons comme Cuba, le soleil en moins, les vieillards en plus.

 Et j'arrête ici sur l'actualité, qui n'a rien d'actuel et tout d'un dispositif de contrôle parmi d'autres.

jeudi, 10 août 2006

Un douanier Rousseau

    Il est toujours difficile de faire scintiller la boue sans verser dans la provocation la plus plate. N'est pas Selby qui veut. Mais il est encore plus rare d'aboucher la beauté à l'ordure dans une stimulante gaieté. 

Pour ce grand talent, il faut aller voir ici

lundi, 24 juillet 2006

Against the Day

Enfin, ici.