jeudi, 03 septembre 2009
20 000 orgues de Staline dans le désert.
Canudos l’ancienne était un champ de ruines perdu aux confins de l’état de Bahia, des ruines érodées par le vent qui soufflait sur ces terres arides. Le soleil écrasait ce paysage lunaire sous un champ clignotant de reflets dorés. A la fin du XIXème siècle, un type nommé Antonio Conseilhero s’était réfugié là avec ses partisans pour y proclamer la République de Dieu. Une de ses prophéties indiquait que le sertão, vaste plaine asséchée qui formait un désert dans le nordeste brésilien, se transformerait en rivage, comme une langue de sable échouée aux bords de l’océan atlantique. D’ici là, Conseilhero put se croire maître de ces terres, au grand déplaisir des propriétaires fonciers. Quatre expéditions militaires furent nécessaires pour prendre la ville. A la première, les soldats furent massacrés et décapités. Les relèves suivantes furent accueillies par une haie de têtes se faisant face de part et d’autres de la route. Finalement, la ville tomba sans se rendre le 6 octobre 1897. Les 5 800 habitations furent immédiatement rasées. Quand les soldats cariocas rentrèrent à Rio, on les logea dans de misérables baraques sur le Morro da Providencia. Ils y trouvèrent le même arbre épineux qu’à Canudos, le favela. Bientôt, le Morro fut rebaptisé Morro da favela puis juste Favela et ce furent d’autres sortes d’arbres qui se mirent à pousser sur les collines miséreuses de Rio. L’appellation fit fortune. En 1902, le journaliste brésilien Euclydes Da Cunha publia un récit détaillé des évènements de Canudos dans son livre Os sertões. Il devait mourir assassiné par l’amant de sa femme, le 15 aôut 1909, ce qui était une manière radicale de faire oublier sa condition de cocu pour celle de victime. Au début des années quatre-vingt, Mario Vargas Llosa reprit à son tour les péripéties d’Antonio Conseilhero pour en faire la matière principale de son roman La guerre de la fin du monde qui fut un de ses plus grands succès. L’histoire était donc appelée à se faire connaître auprès d’une internationale anarchisante et ésotérique, toujours soucieuse de traquer les signes de l’Apocalypse et de l’effondrement du Pouvoir.
On déterra le cadavre d’Antônio Conseilhero, on le photographia puis on le décapita afin d’exposer sa tête à travers les villages jusqu’à Bahia. C’était le point principal du synopsis. On y discernait mal la part de légende de la part d’histoire. Les évènements et les personnages semblaient s’entremêler entre le délire fictionnel et le détail des archives tandis que les desseins des individus restaient obscurs. On comprenait mal qui d’entre eux relevaient de l’invention et qui de la réalité passée. Il y avait eu une révolte, une prophétie avait été énoncée mais au bout de cette tragédie, derrière l’évocation d’une mémoire envahie de feu et de sang, le sens s’échappait toujours, vous laissant avec une impression de vide et de silence. Le jour où la ville fut rasée, le synopsis mentionnait la naissance du bandit Lampião. Trente ans plus tard, l’audacieux cangaceiro devait défrayer la chronique, alors qu’il parcourait les états du sertão en laissant dans son sillage une macabre accumulation de viols et d’assassinats. Le récit s’achevait sur l’évocation de la mort du bandit et sa décapitation censée prouver la réalité de son décès. Un dernier paragraphe évoquait l’idée d’un recommencement circulaire de l’histoire où les figures de Lampião et de Conseilhero n’en formeraient qu’une seule. L’avenir, peut-être alors, était il appelé à rejouer les mêmes drames, laissant toute la place à la venue d’un nouvel exalté qui s’emparerait des terres du sertão.
Le texte accumulait les ombres et les mystères. Ce n’est que des mois après l’avoir lu que j’avais fait le rapprochement avec cette vieille carte postale reçue des années auparavant, où ne figuraient ni adresse ni signature. On ne lisait que ces seuls mots, d’une écriture fine et à peine appuyée : « c’est ici ». Et dans mon esprit d’enfant, je comprenais qu’ici, c’était partout.
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