mardi, 16 décembre 2008
Je déménage
C’est à cause de mon voisin. Mon voisin s’appelle Roger.
Du moins, c’est ce que je pense. Je l’entends le matin se racler la gorge et cracher d’épaisses glaires dans la cuvette de ses toilettes, alors que je prends ma douche. Parfois, il hurle au téléphone en insultant son interlocuteur et répète qu’il n’est pas « un connard ». « Je suis pas un connard, t’entends, je suis pas un connard ! » s’époumone-t-il dans le combiné. Un jour je l’ai croisé qui sortait de son appartement. Il portait une moustache et un survêtement, avec ses derniers cheveux gras plaqués en arrière. D’ailleurs, ils étaient deux. Mon voisin est plusieurs et je les appelle les Roger.
Les Roger passent le plus clair de leur temps au bar qui fait l’angle entre la rue Delaître et la rue de Menilmontant. C’est à moins de cent mètres, une distance raisonnable pour claudiquer vaillamment vers le lieu magique où son RMI se transforme en liquides. L’été dernier, j’entendais une femme dans leur appartement qui criait qu’elle venait de toucher sa pension et qu’elle allait « se torcher ». « Les copains, elle disait, je viens de toucher les allocs et on va s’en mettre une. Ca faisait longtemps que j’en avais envie ». Ils ont fait tant de bruit ce soir-là que j’ai cru sommeiller au milieu d’une java. Ils buvaient, riaient, se grattaient les avant-bras, rien ne m’était épargné. Il faut dire que les murs qui nous séparent, c’est du papier à cigarette, un papier si fin qu’on jurerait vivre avec eux. Ainsi, je les entends se gratter, renifler, péter, mais rarement roter, car ils préfèrent vomir dans ces cas-là.
Depuis février 2004 que je vis ici, j’ai parfois l’impression d’arpenter le tube digestif des Roger, et de courir de leur rectum jusqu’à l’œsophage, ce qui offre un point de vue atypique sur ce paysage branlant qu’est un homme. Je connais bien leurs poumons aussi. Car ce papier à cigarette qui nous sépare et nous évoque toujours la possibilité d’une intimité, il leur arrive de le fumer. Lentement les murs se désagrègent en une brève combustion et, dans ce shoot d’ammoniac, ils se teintent alors d’une couleur de pisse qui enveloppe tout l’appartement. Les matins gelés d’hiver, à peine secoué de ma nuit et encore nauséeux, je sens une odeur de tabac froid et de vomi résiduel qui se mélange au parfum de mon savon, en même temps qu’un nuage grisâtre flotte devant la glace. Alors, j’entends Roger qui se racle la gorge et balance un glaire noire dans la cuvette des toilettes. Et puis le téléphone sonne, il répond, et répète en hurlant que non, décidemment, il n’est pas un connard.
Un soir d’été indien, alors que le soleil semblait prolonger sa course sur les façades crayeuses des cités alentour, j’entendais de la fenêtre ouverte des Roger hurler la voix de Johnny Hallyday qui résonnait dans toute la rue. La voix du chanteur se doublait parfois de celle d’un Roger puis de deux, ou trois, ou quatre, si bien qu’à la fin les Roger devenaient une chorale reprenant les chansons de Johnny dans un style éructé et faux qui leur allait bien. Jusqu’au mois de janvier 2008, j’ai donc entendu en boucle les chansons d’un best-of de Johnny Hallyday, toutes reprises par le groupe vocal des Roger, fanfare de voix avinées et grasses qui, le plus souvent, chantaient un improbable yaourt avant de reprendre les paroles sur les refrains les plus connus. Début février, la musique s’arrêta. Mais je devais encore entendre les chansons de Johnny, un peu plus loin, sur le quai de metro où des SDF avaient élu domicile pour boire, dormir, jouer aux cartes et écouter à fond de sono le même best of d’Hallyday. Les Roger s’étaient fait des amis qui leur offraient des coups à boire de ce mauvais vin qu’on voyait tanguer au fond des bouteilles en plastique. Les Roger sont des gens solidaires : ils boivent et chantent avec le premier venu, comme on devrait tous le faire.
Depuis le printemps dernier, des femmes noires ont élu domicile chez eux. Je ne sais pas combien elles sont, ni s’ ils couchent avec elles ou leur offrent un toit sans contrepartie, d’ailleurs je ne sais rien au juste. Mais je connais l’une d’entre elles, car j’ai reconnu sa voix. C’est une ivoirienne que j’ai rencontrée quelques années auparavant au bar de l’Etoile. Elle se fait payer un coup sur deux, parle fort, et rit beaucoup. Un soir de juillet 2006, je l’ai embrassée longuement. Sa bouche avait un goût de tabac et d’abandon. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, mais il arrive que nous en plaisantions encore, lorsque nous nous croisons dans la rue. Le plus souvent elle est accompagnée de ses filles, qu’elle me présente, avant de m’emmener dans un nouveau bar dont elle connaît déjà le patron. Je n’aimerais pourtant pas la rencontrer dans la cage d’escalier, car il est probable qu’elle m’inviterait chez les voisins, ce dont je n’ai pas envie. A certains moments de ma vie, il m’est même arrivé de sortir avec plusieurs filles simplement pour pouvoir dormir ailleurs que chez moi. Je les aimais différentes mais toujours belles et intenses. Mais le travail a pris le pas sur ces plaisirs délicats. Du coup, je me sens moins rassuré, et j’ai peur un jour de me retrouver à boire l’apéritif chez les Roger. Si cela devait arriver, il ne faudrait pas des semaines pour que je devienne à mon tour un Roger.
Alors, je prends les devants, et je déménage.
11:59 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Commentaires
Promis, j'arrête de me plaindre à propos de mon 12 m².
Ecrit par : Guillaume | mardi, 16 décembre 2008
Rassure-moi : c'est la suite du roman, là ?
Ecrit par : Damien | jeudi, 18 décembre 2008
Ah, non, non : rien à voir avec le roman, plus proche d'une petite fantaisie vécue.
Ecrit par : Slothorp | jeudi, 18 décembre 2008
Moi, mes voisins du dessus et du dessous s’appellent Juan, leur look n’est pas fameux non plus, et je perçois des “slaf-slaf-slaf-slaf-slaf...”, suivis d’un bref râle, non seulement en provenance de la chambre à coucher (ce qui serait encore compréhensible), mais également – et ce à toute heure – du coin-douche, du réduit qui leur sert de salon, voire de leur kitchenette lorsqu’ils se font réchauffer leur graillon. Que me conseillez-vous ?
O. Naniste
Ecrit par : Olivier Naniste | jeudi, 05 février 2009
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