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vendredi, 20 juin 2008

Jeté vers le ciel calme


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« Ce n’est pas l’Italie, ce n’est que l’anti-chambre » écrivait Stendhal dans une lettre à Frédéric Mercey. Et de fait, je me suis réfugié dans cette ville aux larges artères et aux vieilles venelles, pour fuir les salons cossus de la Vénétie et de l’Emilie-Romagne. Trop d’églises, trop de fresques, trop d’or et trop de foule, je m’étais lassé de tout. Ici, je m’ennuie, et c’est préférable.

 
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La pluie a cessé peu après mon arrivée. Mais la réputation est au rendez-vous: un vent épais souffle sur la rive Tre Novembre, vent d’orage qui pousse un ciel lourd et gris de plomb. Je passe ainsi l’après-midi sur le môle Audace à regarder le passage de quelques ferrys venus des côtes croates. Le bora me rappelle le souffle glacé de Punta Arenas et l’horizon cendré porte les mêmes couleurs que celui d’Ushuaïa. C’est une ville des confins et du bout d’un monde, quand bien même la géographie dit tout autre chose. Une ville de Sud extrême, pourrais-je jurer, le sud inversé, là où les températures s’effondrent et où le soleil reste cousu dans un papier de givre.

(ou bien, si j’évacue les merdes littéraires, ce serait Nice, montée par ce vieux libidineux de d’Annunzio qui n’aurait pas même pris soin de retirer ses bottes)

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Au long de la semaine, je m’étais éloigné de la lumière de blé et des langues latines, du teint mat des filles du sud et de leurs rires fracassants, délaissant un moment l’étreinte d’Ines pour remonter une dernière fois jusqu’au souvenir de Maya, son visage buté et son regard clair, le pli ferme de ses lèvres de Slave cinglée, sa silhouette que je guette maintenant sans raison aux pieds des bâtiments neo-classiques.  Mais il n’y a rien à baiser dans cette ville d’est, à peine quelques étudiantes qui se baladent en groupe sur la viale XX settembre en séduisant certains de leurs camarades. Le soir, sur la via Fabio Vilzi, derrière le canal grande, je crois pourtant voir quelques filles attendre le client. Je tourne un peu dans le quartier quand une voiture s’arrête, laissant sortir une noire aux cuisses serrées dans un jean blanc et qui me salue immédiatement. Je soupèse son corps svelte et athlétique, son visage de pomme tanelée, l’envie me prend alors de dormir. C’est une nuit sombre et ruinée où je m’effondre sur un lit dans un hôtel désolé, sans même éteindre la lumière. Puis je rêve. Dans ce rêve, Poutine, vêtu comme un judoka, danse avec un ours blanc sur la grande piazza Unita d’Italia. Je cherche du regard le réalisateur. Sa silhouette bedonnante semble s’agiter de l’autre côté de la place. Plus je m’approche de Kubrick, plus il ressemble à Werner Herzog. L’Allemand pose une main sur mon épaule et me dit qu’il ne veut plus marcher. « Désormais, je prends le tramway » m’assure-t-il avant de tirer à la carabine sur l’ours qui, entretemps, s’était installé paisiblement à la terrasse du café municipio. Dans quelle langue m’a-t-il parlé ? La langue des Araucans, le secret des mapuches étranglés par la cavalcade chilienne. Herzog porte la barbe d’Antoine de Tounens, j’aurais du m’en douter.

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Au matin, je grimpe sur la colline San Giusto qui domine la partie de la ville s’écoulant vers la mer. Je reste un peu dans la cathédrale déserte et m’attarde devant une représentation de Saint-Apollinaire. On dirait un enfant.

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Un enfant qui me regarde et me transperce jusqu’à s’adresser au peuple allemand, au peuple slave et au peuple italien, à la masse usée et industrieuse des petits commerçants et des employés des Assucurazioni Generali, et qui se penche par-dessus l’épaule de Kafka alors que retentissent au loin les piaillements voraces de Marinetti, la bouche haletante et la gorge pleine des gaz d’échappements, entends-tu les bruits de la guerre, le grondement métallique des pièces d’artillerie, entends-tu le roulement des sabots alors que charge une dernière fois la cavalerie, le sabre pendue à bout de bras, entends-tu à nouveau le rugissement de leurs ventres? Non, rien, écrit-il dans son journal. Laissez-moi. Eloignons-nous donc sans un bruit, à pas feutrés, et respectons la veille des écrivains morts.

 

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 On trouve aux bords du Canal Grande une statue de Joyce. Une main dans la poche, le chapeau de travers, il esquisse un sourire.Un air bonhomme qui tranche avec les représentations habituelles. A quelques centaines de mètres, Svevo, qui était son élève, a retiré son chapeau et se promène avec un livre glissé sous le bras droit. La ville rend hommage à ses génies. On trouve aussi une librairie de livres anciens, comme celle que décrit Del Guidice au début de son roman. Les statues d’écrivains me rappellent la silhouette de bronze qu’on peut trouver dans la cour des studios de Budapest.

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Je me suis persuadé qu’il s’agissait d’une représentation de Pessoa, mais n’en vois pas la raison. Peut-être que les villes finissent par toutes se mêler ici, des relents fragiles de Lisbonne, des villes de voyages, de souvenirs et de disparitions. Mais je ne sais pas voyager, je n’aime pas cela, je préfère l’exil et la brume. A côté de la statue hongroise, hors champ, Maya me sourit, et de ce sourire, j’en suis le seul averti et le seul dépositaire.

Je grimpe à l’étage d’un petit immeuble austère et sombre pour découvrir des affiches indiquant que le musée est fermé. D’une porte latérale surgit une femme entre deux âges qui s’arrête pour me dévisager. « Que voulez-vous ? » me demande-t-elle. Je la regarde à mon tour, sa belle maturité, sa poitrine généreuse, sa chevelure épaisse et blonde. « Rien, je voulais voir ». Elle parait réfléchir à ce qu’elle va dire. « Alors, je ne peux rien pour vous » finit-elle par dire. En regagnant la rue, je prends le temps d’imaginer sa réaction si je lui avais simplement dit que je voulais coucher avec elle. Au moins lécher ses seins. C’est peut-être cela qu’elle pouvait faire pour moi. Ou bien elle aurait ri, certainement, sans le montrer. Mais je ne crois pas qu’elle m’aurait giflé.

En prenant le tramway qui grimpe jusqu’à la ville d’Opacivina, au bord de la Slovénie,  je songe à cette anecdote que raconte Vila-Matas à propos de Herzog. Pour sauver son amie Lotte Eisner, le cinéaste alla de Munich à Paris, où elle était hospitalisée, en marchant. Elle fut guérie. Huit ans après, elle lui demanda de la laisser partir, ce qu’il fit. Herzog prend maintenant le tramway. Je sens d’ailleurs sa présence derrière moi, son regard qui plane au-dessus de la ville et libère les malades de leur sortilège. La foi des gens simples est une foi de marcheur.

 
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Plus tard, dans l’arrière-salle du caffé San Marco, je tombe sur une conférence initiée par le département de neuro-science de l’université et qui porte sur les rapports entre l’humain et l’animal. L’assistance, composée de cinquantenaires qui se draguent et de jeunes étudiants plus sérieux, commandent des jus de fruits. Au fur et à mesure des différentes interventions, les jus cèdent la place à des verres de bière, et le public se dissipe. En cours de route, arrive une jeune femme qui parle de dos à un des professeurs présents. Quand elle se retourne, je découvre son visage de monstre, les lèvres fendues jusqu’au nez, les yeux enfoncés dans les orbites, et ce petit nez courbé qui ressemble plus à un bec. On dirait le produit funeste d’une expérience ratée dans un des laboratoires de neuro-science, l’enfant dégénérée d’un savant fou poursuivant ses recherches sur le croisement entre un joli petit cul et une gueule de rat malade. Parfois son regard croise le mien, et je crois deviner une lueur lubrique qui déchire ses pupilles, comme si moi, avec ma gueule de lave-vaisselle et de plomb fondu, j’étais encore à sa portée de créature en chaleur. Ivre, à force de boire depuis la fin d’après-midi, je me dis que dans la pénombre, cette délicate enfant de Frankenstein vaudrait bien une autre fille, et j’attrape une érection qui ne s’envolera qu’à la nuit tombée, quand je sors via Battisti avant d’aller trotter dans les ruelles sombres.

Au dîner, j’avale une interminable choucroute pendant qu’une vieille dame m’entreprend sur sa solitude : ses parents sont morts, son mari est mort, son frère est mort, ils sont tous morts sauf elle, et devine quoi, veille conne, ils se sont suicidés parce qu’ils n’en pouvaient plus de tes gémissements et de ta gueule d’emmerdeuse. Je la laisse là, après lui avoir payé quelques verres de vin frais, et cours déguster une dernière glace sur la via Gegha en compagnie d’une bande d’étudiantes dont une fille qui ne cesse pas de remonter son string comme s’il allait s’enfuir en courant. Je vois bien encore une pute attendre sous la pluie qu’une voiture s’arrête, avant de m’affaler dans ma chambre d’hôtel où j’écris ces lignes sur un cahier à spirale que j’avais acheté quelques heures avant de rencontrer Bela Tarr. Sur la page d’à côté, je reconnais l’écriture de Maya. « Srirtes Agi » a-t-elle écrit, et je ne me souviens plus pourquoi. Le temps est passé, la Hongrie m’échappe et ses traits se dissipent dans la brume et l’exil. Il faudrait que j’appelle Ines, puisque c’est à elle que je pense. L’Argentine est le dernier pays européen.

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jeudi, 05 juin 2008

Brussel Actor studio

Presque pleuré au milieu d'un film plutôt raté et ennuyeux, oui, presque pleuré en regardant la performance tranquille de Jean-Claude Vandamme qui se sert enfin de tout ce qui semblait l'achever.
C'est comme si son habituel ridicule avait fini par éclabousser les spectateurs, comme si le cinéma avait enfin pu se venger de la télévision, comme si l'ironie baissait enfin les armes devant le naïf. Un acteur qui se révélerait plus fort que le dispositif.
Ou alors, je suis fatigué.

(et cette idée de donner les réponses avant de poser les questions n'en fait-il pas aussi un lacanien ?)