jeudi, 29 mai 2008

Comment j'ai été cocu

Je séjournais provisoirement à Limoges quand sortit le premier long-métrage d’Arnaud Desplechin. Ne l’ayant jamais revu depuis, je garde en mémoire quelques images précises (des « plans » fallait-il dire), la qualité du montage son (élément qui me paraît au fil de mon expérience de plus en plus important), une intrigue ambitieuse, et les yeux en billes de vase de l’acteur principal, que ma copine de l’époque dragua d’ailleurs ouvertement jusqu’à me rendre brièvement cocu. Quelle honte tout de même. Reste que j’avais été fasciné par le film, et par la personnalité de son auteur.
Seize ans plus tard, le dernier film de Desplechin m’a flanqué la nausée. Enchaînant les éléments narratifs et formels, démultipliant les morts, les affects contrariés, les séquences musicales et les figures de style, cette débauche parvenue de mises en scène (ou mises en plis) semble avant tout consacrer le talent auto-proclamé de son auteur. Pourtant, à l’image de ce psy joué par un professeur plutôt qu’un réel analyste, ce film étalé comme une leçon de cinéma respire la démonstration théorique totalement désincarnée. Desplechin ne pratique pas le cinéma, il le joue, comme un dandy désormais incapable d’ôter le masque dont il s’est affublé. Les jeunes promesses sont devenues des tics d’auteur roublard et installé. N’ayant rien à dire, il s’essaie à parler de tout, en remplaçant l’expérience du monde par ses signes culturels, comme les bourgeois aiment à le faire dans ce pays. Ainsi de ce père environné de livres et de partitions de musique qui dans l’idée de soulager la souffrance de sa fille aînée, juge à propos de lui lire un texte de Nietzsche (en allemand, bien sûr). Que le texte ne nous dise rien de la situation, peu importe : il est acquis que le culture sauve de tout, et que les êtres d’esprit dansent avec leur chagrin. Le cinéaste est cette précieuse ridicule capable de briser le squelette organique de son récit pour le simple plaisir narcissique de faire étalage de savoir et d’intelligence. Le résultat n’est pas moins que catastrophique quand nous assistons à une séance de statistiques avec un médaillé Fields s’efforçant de faire le lien entre mathématiques et détermination du vivant et du mort. Ce qui se voudrait surprenant et lumineux devient pataud et artificiel. Peu après, ce sera l’évocation de la figure de la chimère dans un salon de coiffure, avec gravure à l’appui. Car Desplechin veut tout montrer, et tout dire. Tout montrer, dans un délire de montage qu’il avoue avoir emprunté aux « Infiltrés » de Scorsese. Mais plutôt qu’à ce film, « Un conte de noël » fait penser à « Casino » pour son épuisant medley sonore (un coup le Hermann de Hitchcock, un autre le jazz orléans de Woody, le tout en parallèle) et à « Gangs of New-York » pour sa science détraquée du fondu enchaîné. Reste que chez Scorsese, c’était là l’indice d’une maladie due aux contraintes de production obligeant le réalisateur à charcuter son film. Le petit Desplechin, qui veut être premier de la classe, n’y a pas vu malice, et a tout pris au pied de la lettre. Résultat, un déchaînement épuisant de registres hétérogènes au travers d’un montage qui voudrait embrasser une infinité de gestes et de regards en suggérant leur co-temporalité. Et le film, la mise en forme du temps se dissout alors dans la toute puissance de ces effets de montage.
Tout montrer, mais aussi tout dire. Les personnages de Desplechin semblent sortir d’une analyse pathologiquement réussie au point que la parole se libère simplement, sans plus de censure. Les sentiments, aussi inavouables soient-ils, sont exprimés comme on demanderait le sel à table. Et c’est certainement l’explication de ce plaisir qu’on prend à voir le film, car il faut bien reconnaître que le film est plaisant. Ces personnages, intelligents et cultivés comme voudrait l’être le public de Desplechin (dont une large partie de la critique française), ne sont arrêtés par aucune convention sociale et font étalage d’une incroyable liberté de parole. Si proches de nous et de nos envies d’esthètes, ils nous vengent ainsi des pesanteurs du quotidien et des contraintes du social qui est l’ennemi absolu de la culture. Mais cette séduisante liberté de la méchanceté (la méchanceté comme idée de profondeur dans lequel les critiques français sont allés se jeter) ne tient que par la totale déréalisation des enjeux. Ici, nulle conséquence à un mot méchant, les paroles ne blessent jamais (le langage devient un jeu de mots), les coups de poing ne font pas mal, les malades ne souffrent pas, et les cocus sont heureux. Desplechin est cet auteur symptôme d’une époque où tout sujet devant être pris au sérieux, plus rien ne l’est. Son rapport à la religion fait ainsi penser à cette jeune femme qui disait lire le corpus des trois religions monothéistes pour mieux faire son choix. Il puise dans les restes de la brocante pour se fabriquer une identité de surface à travers le personnage autobiographique d’Henri, « le petit juif » comme l’appelle sa mère, qui ira tout de même à la messe de minuit par curiosité folklorique. Dans ce régime indifférent de l’inauthentique, le cinéaste Desplechin est tout à son affaire, quand souffrance et joie ne signifient rien en dehors d’une prise en charge par les références culturelles. Il s’ébat à la surface d’un miroir se reflétant lui-même, par goût spéculaire qui moins que d’être audacieux, est le même que celui de la télévision. C’est juste que des noms ont remplacé d’autres, donnant l’illusion aux gogos cultivés d’être un geste artistique. Mais au fond, pas grande différence entre ce conte de Noël et « Bienvenue chez les Ch’tis », puisque tout est simplement heureux et sans conséquence, la gentillesse comme la méchanceté, que ce soit dans les classes populaires ou chez les intellos. La seule distinction entre les deux films se joue finalement sur un plan économique, sachant que le public des classes moyennes est bien plus large que celui des CSP+ . Desplechin ne fera donc jamais vingt millions d’entrées, mais son cinéma, aussi faux et à l’épate, n’en est pas moins bling bling que celui de Dany Boon.

Peut-être alors ai-je aimé « La sentinelle » pour de mauvais raisons, petit imbécile fasciné par le goût bourgeois et cultivé, assoiffé de lectures comme si les noms des morts pouvait me sauver. Peut-être était-ce pour Fabrice Desplechin, le frère du cinéaste, acteur occasionnel mais remarquable. Peut-être le film est-il vraiment bon. Mais peu importe : je n’irai pas voir.

mardi, 27 mai 2008

Tzelem (page cinquante-huit)

Pendant la traversée d’octobre 1919, il venait s’accouder chaque matin au bastingage et contemplait le ciel gris de l’automne, ses nuages de plomb qui cousaient l’horizon au-dessus des remous argentés de la mer, la mer qu’il découvrait à peine une semaine auparavant alors que l’André Lebon laissait derrière lui la crasse des entrepôts de Shangaï, le balancement métallique des grands navires de guerre qui grinçaient sur les eaux du fleuve Huangpu, une ville immense encore plus folle que Chongquing, à peine avait-il pu se balader le long du Bund, là où la nuit existait un peu moins qu’ailleurs, et il s’était dit qu’un jour aussi les paysans de son Sichuan natal liraient des livres à la lumière des lampes, un jour, oui, bientôt… Il n’avait que seize ans, une bouille ronde et des jambes courtaudes, mais des ambitions de grand homme qui l’avaient mené là, sur le deuxième pont d’un paquebot des messageries maritimes, les joues battues par le sel de la mer après deux années d’études studieuses, plongé dans les livres de mathématique et de géographie et la nuit il répétait ses conjugaisons de français - j’aime, tu aimes, il aime, nous aimerons – pendant que ses camarades dormaient ou jouaient aux cartes dans les dortoirs de l’école préparatoire, j’aime répétait-il et il faisait le compte de ses jeux d’enfant et de ses espoirs avant de reprendre les exercices. Dix-huit à mois ainsi, loin de son père qu’il n’était allé voir qu’une fois pendant l’été à la ferme de Guang’an, faisant le chemin à pied après être descendu de la jonque qui avait remonté le Yang-Tsé. Son père lui avait demandé s’il aimait la ville et il avait répondu oui, il aimait ses boyaux crasseux, ses toits cendrés et ses automobiles, un million d’âmes affairées à vivre là, perchés sur un à-pic rocheux d’où partaient les navires vers Shanghai, et parfois une main appuyait sur un bouton et c’était une lampe qui s’allumait, électricité, électricité, répétait-il, un jour tout brillera de ses feux à travers le pays, un jour les Chinois vivront aussi bien que les étrangers et les cargos de marchandises auront enfin remplacé leurs navires de guerres. Mais pour cela, Confucius ne servait à rien, mieux valait apprendre le français et traverser l’océan, cinq semaines ce pouvait être long, mais lui avait ses occupations.
Parfois, il descendait dans la salle des machines et regardait longuement les pistons tambouriner dans un fracas métallique, les tas noircis de charbon que les hommes ramassaient à pleines pelletées avant de les jeter dans la gueule des chaudières, douze chaudières crachant leur fournaise, soufflant leur haleine de feu devant son regard plissé, et la vapeur qu’on sentait comme une force invisible qui comprimait les tuyaux avant de s’échapper à l’arrière vers les machines, deux machines alternatives à quadruple expansion lui avait-on dit avant de d’en détailler le fonctionnement, mais c’était un ingénieur de Marseille qui faisait le guide, un drôle d’accent, bien différent de celui des pères à la mission, et il n’avait pas tout compris, alors il avait souri, oui, oui, il avait fait son brave petit coolie, mais un jour, avait-il pensé, nous aurons des centaines de milliers d’ingénieurs comme celui-là et les Chinois ne craindront plus rien. Ensuite, accroupi sur la plage arrière, il regardait la fumée noire s’échapper des deux grosses cheminées et, pendant que des élégantes se promenaient avec leur voilette sur le pont, il songeait aux bras des hommes qui nourrissaient les monstres mécaniques, il songeait aux plans des ingénieurs, aux tuyaux d’acier sortis des fonderies, il songeait à toute cette énergie et ce savoir mobilisés pour faire cracher des moutons noirs dans le ciel, des millions de moutons qui coloraient la face du soleil et tachaient d’encre l’horizon, toute la fumée de ce monde moderne, une clameur de fer et de charbon qu’il voulait domestiquer avant que la ferme du Guang’an ne finisse en ruines, comme tout le pays que les occidentaux voulaient dépecer en accélérant l’histoire. Car c’était une course menée tambour battant et il comprenait confusément que le monde indolent de son enfance l’avait déjà perdue. Le soir, il lui arrivait alors de rêver que ses bras actionnaient des volants et que d’épaisses volutes de fumée noire couvraient enfin le ciel pur de Chine, trop pur, trop vierge, et baisaient l’atmosphère de coups de reins industriels, et peut-être même parlait-il trop dans son sommeil quand ses camarades du programme travail et études se mettaient à rigoler en lui disant « Petit canon ! Petit canon ! A quelle chérie penses-tu ? ». A la vapeur, je pense, à l’électricité, à d’immenses barrages hydro-électriques, à des paysages vallonnés d’usines sous un ciel trempé d’acier…Et les songes qui l’agrippaient grondaient de centaines d’orages charbonneux, des images d’éclairs qui chaloupèrent tous les soirs pendant les cinq semaines que dura la traversée.
Le 28 octobre 1920, L’André Lebon accosta sur le quai de la Joliette, alors qu’un soleil de cuivre illuminait les tuiles rouges des toits marseillais. Une foule se pressait près des barrières, les visages tournés vers les ponts en hauteur d’où tonnait la sirène du navire, et parmi eux quelques traits chinois, pommettes de porcelaine sous l’ombre de feutres mous. Descendu sur le quai, il y eut quelques accolades avec les membres du mouvement Travail Diligent-études qui s’empressèrent de mener le groupe vers les douanes. Il déplia lentement sous les yeux d’un douanier moustachu le billet signé de la main d’Albert Bodard, consul de France à Chongquing. Le gros tamponna un bref coup et s’essuya le front pendant qu’il levait ses yeux vers les hauteurs de la ville, blanche, grise, agitée et il serra les poings. A l’horizon s’étalait la France, et la marche de l’Histoire dessinait une ligne sur sa main. Un rire éclata quelque part et il se dit que c’était bon signe.