mardi, 27 mai 2008
Tzelem (page cinquante-huit)
Pendant la traversée d’octobre 1919, il venait s’accouder chaque matin au bastingage et contemplait le ciel gris de l’automne, ses nuages de plomb qui cousaient l’horizon au-dessus des remous argentés de la mer, la mer qu’il découvrait à peine une semaine auparavant alors que l’André Lebon laissait derrière lui la crasse des entrepôts de Shangaï, le balancement métallique des grands navires de guerre qui grinçaient sur les eaux du fleuve Huangpu, une ville immense encore plus folle que Chongquing, à peine avait-il pu se balader le long du Bund, là où la nuit existait un peu moins qu’ailleurs, et il s’était dit qu’un jour aussi les paysans de son Sichuan natal liraient des livres à la lumière des lampes, un jour, oui, bientôt… Il n’avait que seize ans, une bouille ronde et des jambes courtaudes, mais des ambitions de grand homme qui l’avaient mené là, sur le deuxième pont d’un paquebot des messageries maritimes, les joues battues par le sel de la mer après deux années d’études studieuses, plongé dans les livres de mathématique et de géographie et la nuit il répétait ses conjugaisons de français - j’aime, tu aimes, il aime, nous aimerons – pendant que ses camarades dormaient ou jouaient aux cartes dans les dortoirs de l’école préparatoire, j’aime répétait-il et il faisait le compte de ses jeux d’enfant et de ses espoirs avant de reprendre les exercices. Dix-huit à mois ainsi, loin de son père qu’il n’était allé voir qu’une fois pendant l’été à la ferme de Guang’an, faisant le chemin à pied après être descendu de la jonque qui avait remonté le Yang-Tsé. Son père lui avait demandé s’il aimait la ville et il avait répondu oui, il aimait ses boyaux crasseux, ses toits cendrés et ses automobiles, un million d’âmes affairées à vivre là, perchés sur un à-pic rocheux d’où partaient les navires vers Shanghai, et parfois une main appuyait sur un bouton et c’était une lampe qui s’allumait, électricité, électricité, répétait-il, un jour tout brillera de ses feux à travers le pays, un jour les Chinois vivront aussi bien que les étrangers et les cargos de marchandises auront enfin remplacé leurs navires de guerres. Mais pour cela, Confucius ne servait à rien, mieux valait apprendre le français et traverser l’océan, cinq semaines ce pouvait être long, mais lui avait ses occupations.
Parfois, il descendait dans la salle des machines et regardait longuement les pistons tambouriner dans un fracas métallique, les tas noircis de charbon que les hommes ramassaient à pleines pelletées avant de les jeter dans la gueule des chaudières, douze chaudières crachant leur fournaise, soufflant leur haleine de feu devant son regard plissé, et la vapeur qu’on sentait comme une force invisible qui comprimait les tuyaux avant de s’échapper à l’arrière vers les machines, deux machines alternatives à quadruple expansion lui avait-on dit avant de d’en détailler le fonctionnement, mais c’était un ingénieur de Marseille qui faisait le guide, un drôle d’accent, bien différent de celui des pères à la mission, et il n’avait pas tout compris, alors il avait souri, oui, oui, il avait fait son brave petit coolie, mais un jour, avait-il pensé, nous aurons des centaines de milliers d’ingénieurs comme celui-là et les Chinois ne craindront plus rien. Ensuite, accroupi sur la plage arrière, il regardait la fumée noire s’échapper des deux grosses cheminées et, pendant que des élégantes se promenaient avec leur voilette sur le pont, il songeait aux bras des hommes qui nourrissaient les monstres mécaniques, il songeait aux plans des ingénieurs, aux tuyaux d’acier sortis des fonderies, il songeait à toute cette énergie et ce savoir mobilisés pour faire cracher des moutons noirs dans le ciel, des millions de moutons qui coloraient la face du soleil et tachaient d’encre l’horizon, toute la fumée de ce monde moderne, une clameur de fer et de charbon qu’il voulait domestiquer avant que la ferme du Guang’an ne finisse en ruines, comme tout le pays que les occidentaux voulaient dépecer en accélérant l’histoire. Car c’était une course menée tambour battant et il comprenait confusément que le monde indolent de son enfance l’avait déjà perdue. Le soir, il lui arrivait alors de rêver que ses bras actionnaient des volants et que d’épaisses volutes de fumée noire couvraient enfin le ciel pur de Chine, trop pur, trop vierge, et baisaient l’atmosphère de coups de reins industriels, et peut-être même parlait-il trop dans son sommeil quand ses camarades du programme travail et études se mettaient à rigoler en lui disant « Petit canon ! Petit canon ! A quelle chérie penses-tu ? ». A la vapeur, je pense, à l’électricité, à d’immenses barrages hydro-électriques, à des paysages vallonnés d’usines sous un ciel trempé d’acier…Et les songes qui l’agrippaient grondaient de centaines d’orages charbonneux, des images d’éclairs qui chaloupèrent tous les soirs pendant les cinq semaines que dura la traversée.
Le 28 octobre 1920, L’André Lebon accosta sur le quai de la Joliette, alors qu’un soleil de cuivre illuminait les tuiles rouges des toits marseillais. Une foule se pressait près des barrières, les visages tournés vers les ponts en hauteur d’où tonnait la sirène du navire, et parmi eux quelques traits chinois, pommettes de porcelaine sous l’ombre de feutres mous. Descendu sur le quai, il y eut quelques accolades avec les membres du mouvement Travail Diligent-études qui s’empressèrent de mener le groupe vers les douanes. Il déplia lentement sous les yeux d’un douanier moustachu le billet signé de la main d’Albert Bodard, consul de France à Chongquing. Le gros tamponna un bref coup et s’essuya le front pendant qu’il levait ses yeux vers les hauteurs de la ville, blanche, grise, agitée et il serra les poings. A l’horizon s’étalait la France, et la marche de l’Histoire dessinait une ligne sur sa main. Un rire éclata quelque part et il se dit que c’était bon signe.
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