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mercredi, 09 avril 2008

Le cru, le pourri

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Avant de quitter Paris, je m’étais organisé de manière à pouvoir achever la lecture de « La route » de Cormac McCarthy. La fin me fit une impression durable qui se prolongea jusqu’au moment où je foulais le tarmac de l’aéroport de Ponchentong. Le roman raconte peu de choses, mais le fait avec une incroyable force de moyens et une terrible puissance d’évocation. Il n’a cependant rien d’original et s’inscrit dans ce cycle d’œuvres nées sur les gravats du 11 septembre, œuvres jusqu’à présent plus cinématographiques que littéraires. Je pense, bien sûr, au remake que fit Spielberg de « La guerre des mondes » ainsi qu’au plus récent « Cloverfield ». Certaines séquences de « I am a legend » pourraient de même être incluses dans ce tableau rapidement brossé d’une trace métaphorique des attentats de 2001. Il s’agit à chaque fois d’accompagner la fuite d’un homme tentant d’échapper à une destruction insensée et rageuse de toute forme humaine, c’est-à-dire, faut-il comprendre, de la civilisation. Mais cette volonté surréelle de survivre malgré tout, malgré un carnage qui s’annonce terminal et auquel, finalement, chacun voudrait s’abandonner presque paisiblement, ce désir déraisonné et sauvage de prolonger sa vie ne peut tenir que par la poursuite d’un autre but : la protection d’un être autre que soi. Les plus simplistes s’appuieront sur une romance amoureuse, prolongeant une croyance définitivement naïve dans un absolu des affections sentimentales (alors que nous savons tous que n’importe quelle catastrophe constitue l’occasion rêvée de se débarrasser enfin de sa femme). La beauté du livre de MacCarthy réside, elle, dans cette inlassable croyance du père que quelque chose doit continuer d’être transmis, malgré le froid, l’épuisement, et surtout, la faim. Ce quelque chose n’est pas une culture (heureusement), ni tout à fait une civilisation, mais un rapport aux êtres finalement très simple qui repose sur l’interdit de leur ingestion. On ne mange pas des êtres humains, voilà ce que le petit doit comprendre jusqu’au bout, en évitant lui-même d’être dévoré.

Parmi les récits que nous avons pu recueillir de certains survivants ayant échappé aux massacres des Khmers rouges, des mots revenaient dans le cours des conversations qui tous relevaient du même champ sémantique : la faim, la dévoration, manger, les corps… L’anthropophagie est un interdit que nul ne songerait à remettre en question, ce qui n’est pas le cas d’un autre tabou comme l’inceste. C’est pourtant un verrou qui saute à la faveur des famines contraintes et du genre de politique d’ensauvagement que pratiquait les Khmers rouges. Trente ans après, outre une société ultra-individualiste qui est caractéristique des pays sortis de la glaciation communiste, le régime de l’Angkar a laissé derrière lui des traces d’animalisation : la vengeance pour certains ne passe par le meurtre, encore moins par un simple emprisonnement, mais par l'absorption  des dirigeants Khmers rouges encore vivants. Comme la nature humaine est infiniment souple, les jeunes gens aux coupes mulet improbables demeurent totalement ignorants de ce qu’on vécu leurs parents, et ne veulent pas croire à toutes ces histoires. Mais on pourra tout de même conseiller au gouvernement de Hun Sen de les nourrir un peu mieux.

Commentaires

Sur l’anthropophagie, je te passerais "L'ancêtre" de Juan José Saer, sorte de chef-d'oeuvre, qui vaut mille fois mieux que la parabole à quatre sous ( sauvons la dernière page, et une description d'une partie de pêche) de McCarthy.

Ecrit par : P/Z | mercredi, 09 avril 2008

Parabole à quatre sous ? Parabole de quoi ? Vous faites votre intéressant, P/Z.
http://www.actusf.com/spip/article-5611.html
Merci quand même pour le tuyau argentin.

Ecrit par : Transhumain | vendredi, 11 avril 2008

Je savais bien qu'à brandir le chiffon rouge...mais que voulez vous je trouve ça ennuyeux, faussement minimal, sentencieux, lourdingue...mais je vais vous faire un aveu j'aime beaucoup Méridien de Sang.
Pour le Saer, les autres sont nettement moins bons, et tout particulièrement, les quatre premiers (très formalistes chiants). Je vais le passer à Slothorp, il vous dira ce qu'il en pense. Je pense vraiment que ça peut vous interesser.

Ecrit par : P/Z | vendredi, 11 avril 2008

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