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jeudi, 07 février 2008

La chute

“No country for old men” est un film raté. Non pas un mauvais film, mais un film raté. Car les Coen sont bons, et même très bons, une fois qu’on a compris qu’ils ne parlent jamais d’Amérique, ou de truands, ou de crime, mais qu’ils filment ce qu’il reste des histoires d’Amérique, des histoires de truands et des histoires de crimes. Leur film symptomatique (pas leur meilleur), c’est « Barton Fink », une autobiographie qui raconte l’histoire d’un crétin d’artiste incapable de vivre dans le réel et qui va donc s’installer dans une image. Car c’est tout ce qu’il peut faire. Et c’est ce que font les Coen, s’installer dans une image. Ils le font bien. Ils sont grands. Miller’s Crossing est un chef-d’œuvre. C’est pour cela que « No country for old men » est un film raté, pas mauvais, mais raté. Comme le petit Fink, ils ont voulu parler directement d’un bout d’Amérique, sans passer par la légende, et les romans noirs. La faute à MacCarthy, probablement. Du coup, tout sonne faux et ennuyeux. La mise en scène reste pourtant magnifique : il n’y a que chez eux que les plans s’enchaînent au millimètre, pas un bout de trop ou de moins,  sans que l’on soit gagné par cette sensation d’étouffement que l’on ressent devant les films story-boardés. Ils ont le talent de la légèreté, un truc qu’on n’aime pas trop par ici.

 

Et la question du jour : « Cloverfield » appartient-il encore au registre du cinéma ? Evacuons quelques considérations d’emblée.

Oui, cela raconte quelque chose, très simple et très contemporain d’ailleurs : tout le monde peut mourir à la fin (quelle rage dans la destruction, quelle joie dans cette rature sanglante des jeunes bourgeois new-yorkais !), mais la caméra survit à tout.

Et oui, c’est mis en scène, et même ultra mis en scène. Il faut être sévèrement ignorant pour penser que la caméra portée et décalquée du film de vacance  enregistre par hasard ce qui lui tombe dessus. Au contraire : cette longue chaîne de plans séquences a du nécessiter une préparation conséquente. Car il faut un travail considérable pour transformer en accident sur l’écran ce qui était surdéterminé sur le plateau de tournage. Donc, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, tout était mis en scène (placement des comédiens, écroulement des décors, tempo des cris, silence et accidents, un vrai chant du carnage et de la destruction).

Mais voilà un film immersif, sidérant, qui vous secoue pendant une heure trente, et se fait oublier dans les dix minutes qui suivent. Junk movie à regarder en se gavant de junk food ? Certainement. Il est d’ailleurs amusant de constater que le cinéma le plus contemporain retrouve son ancêtre forain en passant par la case jeu vidéo, comme si nous en avions fait le tour de cet art de guignol désormais confit dans sa bourgeoisie.

Néanmoins, comment justifier qu'on l'aime encore ce film, presque vingt-quatre heures après sa projection ? Peut-être un art du chaos et de la terreur qui vous renvoie aux peurs les plus intimes. Il faut probablement avoir la phobie des avions pour comprendre ce que je veux dire sur "Cloverfield", un film qui a horreur du ciel, du vide, et de la hauteur. Un de ses auteurs, JJ Abrahams, ponctue d'ailleurs la plupart de ses réalisations de scènes d'accidents d'avions. Ce en quoi il s'avère très spielbergien : encore un fou qui veut assommer le monde de ses peurs d'enfant.

Commentaires

Remarques intéressantes sur le Coen, bien qu'elles me semblent teintées d'impressions et d'une grille de lecture héritées de Jesse James (excellent film, du reste). Que sont en effet ce shérif impuissant, et l'incarnation grotesque du Mal dans sa conception mythique puritaine la plus classique qui lui sert d'antagoniste, sinon des restes de l'Amérique, ses légendes déchues ? On ne peut guère en vouloir à McCarthy de traiter d'un "bout" d'Amérique lorsqu'il emploie des personnages que ne renieraient pas O'Connor ou Faulkner (peut-être pas dans ces meilleurs romans, certes), qui ont bien exploité voire créé des légendes, eux; ou bien quelle différence établissez vous entre un "bout" et un "reste" ? Ce bout d’Amérique est profondément enraciné dans l’Histoire, il est beaucoup plus qu’un Zeitgeist quelconque.

Il ne s'agit pas dans ce film de montrer à quel point une légende peut être puissante simplement sur des esprits en manque de héros, mais pernicieuse quand son objet, le Mal rendu banal, grotesque, risible avec sa coupe de cheveux ridicule, cesse d'être perçu comme tel (i.e. comme Mal). En cela ce film explore l'envers de Jesse James, ce qui se passe quand la légende ne perdure plus, qu'on l'oublie, quand il n'en reste plus qu'une caricature gonflée et insignifiante.

Et puis qu'est-ce que Ford réduit à une marque de pick-up après ces quelques plans dans le désert (excepté un clin d'oeil appuyé) ?

Ecrit par : Sans importance | jeudi, 07 février 2008

Cette question du mal (de la croyance dans l'existence réelle du mal) me semble venir en droite ligne du livre de Mccarthy. Mais qu'en font-ils exactement ?
Chez les Coen, nous avons affaire le plus souvent à la question d'un projet (meurtre, enlèvement, prise de pouvoir...) qui se dérègle. Le plan conçu par des personnages à la psyché un peu foireuse est influencé par une trop grande lecture de récits de genre, ce qui en fait une sorte de copie mal branlée qui finit toujours par rencontrer un obstacle. Mais lequel ? On pourrait dire celui du réel, sauf que c'est évidemment plus compliqué que cela. Ce qui pose problème, c'est que nos pauvres ahuris finissent par croiser des adversaires tout droit issus d'autres récits parfaitement cinglés, absurdes et maléfiques (des types connotés nazis, d'ailleurs). On n'a dons pas affaire au combat du fantasme contre le réel, mais à la lutte concurrentielle de plusieurs récits archétypaux pour devenir Le récit. Ce qui me fait dire que les Coen ne traitent jamais de choses réelles, mais de leur fantasme, si on veut. (ce que l'on retrouve dans leur traité théorique, "Barton Fink", et dans leur meilleure comédie "The big Lebowski" quand le dude imagine toutes sortes de complot, là où il n'y a rien). Leur grande force est d'avoir transformé cette incapacité à parler du réel en sujet de leur cinéma. Mais cette incapacité est invariablement sanctionnée, que ce soit sous forme de punition ou de refuge. C'est, par exemple, un chapeau qui vole au ralenti dans un bois, ou un motard sorti des enfers qui roule dans un désert. C'est une image. La sanction de cette infirmité, c'est l'image.
Ce que je reproche à "No country for old men", c'est justement d'avoir voulu évacuer l'image pour ne traiter que le réel. Tout cela est finalement très sérieux, très didactique (la violence disséminée partout, le mal qui s'empare du monde...) mais ne fonctionne pas. Les Coen, incapables de traiter du réel, en oubliant le fond de leur cinéma se font finalement rattraper par de l'imagerie. Les personnages ne sont pas grotesques, ou grimaçants, ils sont simplement faux. Je pense par exemple à la comédienne anglaise qui joue Carla Jean. Habituellement, j'aime bien le jeu de cette actrice que j'avais pu découvrir dans des téléfilms anglais, mais là on dirait une mimique texane complètement cliché. C'en était même agaçant.
Voilà, juste quelques précisions qui manquent encore un peu de clarté, j'en conviens.

Ecrit par : Slothorp | vendredi, 08 février 2008

Bordel de bonne analyse ! Quand je suis sorti de No country for old men, j'étais enthousiaste, heureux, confirmé dans mon goût pour un certain genre de cinéma américain, à la fois fordien et anti-fordien. J'avais trouvé que le film était parfait, joué au sommet (Javier Bardem sublime comme tout le monde l'a dit). Bon, les dix dernières minutes m'avaient semblé un rien laborieuses. Du monologue anti-visuel (alors qu'il passe très bien dans le roman de McCarthy que j'ai lu, très impressionné, dans la foulée). Mais voilà que je tombe sur ta critique de merde et qui m'oblige à reconnaître qu'en effet, en dehors de la performance de Bardem et de l'excellence de la mise en scène, car moi j'y ai cru au suspense, à la frontière, au mal, le film manque singulièrement d'adéquation avec lui-même, et que sur bien des aspects, il est lourd, à côté de la plaque et légèrement prétentieux... Ennuyeux, non, pas du tout, mais compassé et se prenant au sérieux, et ratant son sens profond, hélas, oui. Et je te déteste parce que tu as réussi à gâcher mon petit regard de cinéphile trop fasciné par la fascination, espèce de connard lucide !

Ecrit par : montalte | mardi, 12 février 2008

Je comprends ce que vous voulez dire à propos du film des Coen, mais pourquoi parler de film raté alors que le film est manifestement réussi, qu'il est d’une efficacité même diabolique. On peut le trouver stupide, faux, abject, tout ce qu’on veut, mais raté non, car pour être raté il faudrait que le résultat final ne soit pas à la hauteur des intentions. Or le film est parfaitement conforme à ce que les Coen souhaitaient faire, il est visuellement magnifique, sa mise en scène magistrale, vous le dites vous-même, tout ça n’est peut-être que de l’image mais quelle image! Et je ne parle pas du travail sur le son, absolument prodigieux. Des films ratés comme celui-là, moi j'en veux toutes les semaines. Où le bât blesse alors? Dans la conduite du récit? C’est vrai que le film trace sa route avec une telle maîtrise, les événements s’enchaînent avec une telle précision, qu’on aimerait que le film se pose par moments, que la belle mécanique non pas se grippe mais qu’elle s'efface un peu pour que les personnages existent davantage, qu’ils gagnent en complexité et ne se réduisent pas à leurs seules caractéristiques (le tueur psychopathe au look ringard, le cow-boy buté à moustaches, le shérif désabusé à la gueule burinée...) au risque parfois de tomber dans la caricature. Mais c’est comme demander aux Coen de faire du Rohmer. Non franchement, dans les limites qui sont celles de leur propre univers, le film est une réussite totale, c’est de loin leur meilleur. Quant à cette vieille question de l’idée et de la forme qui sous-tend la plupart des critiques négatives sur le film, comme quoi le cinéma des Coen tournerait toujours à vide, belle machine creuse, sans vrai point de vue ni réflexion profonde sur ce qu’il est censé représenter, elle ne me paraît pas très opérante dans la mesure où leur cinéma n’est pas réflexif, je veux dire que chez eux l’idée ne se cache pas derrière la forme mais se situe plutôt à travers l’image, que tout y est à plat, et que s’ils ne questionnent pas vraiment l’Amérique et ses mythes ils en donnent néanmoins une image suffisamment puissante (du moins ici) pour que cela questionne malgré tout (ça ne va jamais bien loin, d’accord, c’est toujours une représentation assez convenue de l’Amérique, mais la convention sied au cinéma de genre, c’est comme chez Tarantino, et à tout prendre je préfère ça aux questionnements fumeux d’un Eastwood). D’habitude je n’aime pas beaucoup le cinéma des Coen, mais là il faut le reconnaître, c’est du grand cinéma.

Ecrit par : orphée | mardi, 12 février 2008

Justement, Orphée, c'est parce que vous n'aimez pas beaucoup le cinéma des Coen que vous trouvez que "No country..." est leur meilleur film. Et c'est parce que je défends leur oeuvre que je trouve le film raté. Je me suis ennuyé, j'ai été agacé par le sur-jeu (ce que j'appelle l'over-play de l'under-statement, car c'est très américain comme style, une sorte de forme décadente de la Méthode) de tous les protagonistes et totalement détaché des enjeux pour cette seule raison qu'ils ont voulu tenir une ligne réaliste et discursive là où d'habitude ils sont entièrement portés par des images matricielles qui forment le coeur battant de leurs projets. Et, paradoxalement, le fait d'avoir voulu rester sur une certaine sécheresse et clarté de la forme la rend à mes yeux très illustrative et bd, beaucoup plus que dans des films qui pourtant s'en réclament ouvertement.
Mais je conçois que les contempteurs des Coen trouvent là un film qui leur paraît supérieur.

Ecrit par : Slothorp | jeudi, 14 février 2008

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