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vendredi, 25 janvier 2008
Document
Je regardais hier un documentaire qui passait tard le soir sur France 2. Après quelques minutes, j'ai compris qu'il s'agissait de ce film dont N. m'avait parlé trois ans auparavant, alors qu'elle travaillait pour la chaîne. Il n'y eut donc pas de surprise à découvrir que cet homme dont nous suivions la démarche mourrait à la fin littéralement sous les yeux du téléspectateur. Un cachet, deux gouttes, quelques baillements allongé sur le lit, et c'était fini. Une euthanasie filmée jusqu'au bout après d'invraisemblables scènes où l'homme organisait un pot de départ radical avec ses collègues, faisait une dernière fois la fête, recevait un ami passé là cinq minutes avant qu'il n'aille définitivement s'allonger. "c'est une situation étrange" constatait d'ailleurs l'invité de dernière minute en regardant l'infirmière qui présentait ses petits produits "sentant le bonbon".
Ma première réaction fut de penser que la réalité dépassait la fiction. Ce lieu commun bien évidemment faux, puisque les deux régimes du réel et de l'imaginaire ne sont pas en compétition, mais en décalage, et se frottent l'un sur l'autre. Un auteur un peu avisé pourrait inventer des scènes encore plus stupéfiantes. Oui, mais elles ne seraient pas vraies, constateraient alors les idiots. Le poids de réel ne fait pas la vérité, surtout quand le réel est faux (je sais, ça va encore faire râler).
Ma deuxième réaction fut un grand abattement. car je n'avais rien appris. Je n'avais non plus rien compris. J'avais juste assisté à la mort d'un homme sans même ce caractère de rituel pédagogique qu'on pourrait lui prêter. Je me suis senti vide, et un peu écoeuré. Pour tout dire, inutile, et sans plus d'estime de soi. C'est que même le genre documentaire finit par être souillé de l'ivresse spéculaire creuse de la télévision. Comme il n'y a rien à voir, on montre tout, même la mort d'un homme. Et on n'en tire aucune leçon.
Alors, après avoir vu une telle porcherie, je me demande quelle exigence peut-on réclamer à un téléspectateur, quel documentaire peut-on encore lui montrer qui aurait la force hypnotique de ce qui nous jette dans un tas de boue en nous retirant tout sens de la dignité ? Probablement rien. Nous aspirons trop à des vies de cochons.
Incidemment, la question des chaînes du service public se révèle être un simple artifice. Il n'y a qu'une seule télévision, et elle n'a rien d'humaniste contrairement à ce que ses animateurs voudraient laisser entendre.
vendredi, 18 janvier 2008
Hop
Une soirée impromptue s’est prolongée par la projection du « Gerry » de Gus Van Sant que je revoyais là pour la deuxième fois. L’occasion de constater à quel point le film peut provoquer de l’ennui hébété (les convives geignaient sans pouvoir se résoudre à abandonner le film en cours) et aussi de réviser mon jugement critique. J’en avais gardé le souvenir d’un objet arty misant sur la sidération de ces spectateurs bienveillants qu’on retrouve généralement devant une installation d’art video. Mais, à quelques coquetteries près, m’a frappé cette fois-ci l’excellente tenue narrative du film : un personnage va d’un point A à un point B, meurt un peu en chemin, et se découvre différent à la fin. La leçon aura été profitable, monsieur, et comme on est chez les américains, aux troubles angoissés de l’enfance viennent se substituer les errances de l’adolescence peu à peu abandonnée comme une peau morte dans le désert.
Autre chose que je remarquais ce soir-là, bien que le sachant déjà, fut les emprunts presque littéraux de Gus Van Sant à Bela Tarr. Plusieurs plans sont ainsi des remake de ceux que le hongrois avait tourné pour le Tango de Satan, comme s’il réitérait sur un mode fragmenté, et donc nettement plus fétichiste encore, l’opération faite avec le « Psychose » de Hitchock : greffe de la couleur et de la modernité des corps sur un découpage identique. La personnification est telle qu’un film de Tarr, sorti deux ans plus tard, fait à son tour penser en au moins un point à Gerry : dans la scène où les vandales marchent vers l’hôpital, on ne peut que penser à celle où les deux Gerry avancent côte à côte, avec leurs visages de profil. Même attention – par la durée – au rythme des pas, même présentation de visages énigmatiques.
Ce qui change alors, c’est que dans un cas, les corps sont juvéniles, beaux et joyeux, tandis que dans l’autre ils sont vieux, laids et tristes. D’où peut-être une des explications de la mauvaise réception critique des films de Tarr : car au fond, même s’il est respecté, et peut-être admiré, le cinéaste hongrois semble déjà mort aux yeux de la plupart.
Revu alors les « Harmonies Werckmeister » en compagnie d’une metteur en scène de théâtre. Imperméable aux impasses de la cinéphilie, elle semblait tout comprendre en même temps qu’elle découvrait le film.
Décidément, il faut ne plus aimer le milieu du cinéma pour pouvoir aimer encore le cinéma tout court.
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mardi, 08 janvier 2008
Pynchon, ou le cristal des voix humaines.
C’était le 18 avril 1974, dans le Hall Alice Tully du Lincoln Center à New York. On remettait le National Book Award remporté cette année-là par Thomas Pynchon, pour son livre l’Arc-en-ciel de la gravité. Devant un parterre de journalistes et d’éditeurs, un petit homme sec livrait un discours de remerciement volontairement confus et absurde pendant qu’un autre type médusait l’assistance en traversant la salle les fesses à l’air. L’homme qui parlait n’était pas l’auteur du roman lauréat mais le professeur Irwin Corey qui, du reste, n’avait de professeur que le nom et faisait profession de comédien. Pynchon l’avait engagé avec le streaker pour animer une cérémonie compassée et s’éviter par la même occasion une fastidieuse apparition publique. Depuis la parution de son premier roman (V) en 1963, l’écrivain fuyait en effet toute médiatisation, et semblait n’avoir aucune adresse fixe. Encore aujourd’hui, on ne connaît de lui que trois photos de jeunesse, prises quelques années avant son entrée dans le monde des lettres américaines.
Vingt-trois ans plus tard, à la parution de son cinquième roman, CNN diffusait des images de foule arpentant les trottoirs bondés de Manhattan. A la fin, une voix nous informait que nous venions de voir dans ce ballet coloré de silhouettes, perdu parmi des centaines d’autres, le visage de Thomas Pynchon. Très vite, les spéculations fusèrent, d’arrêts sur image en ralentis, pour savoir si c’était cet homme, un peu dégarni, ou cet autre-là avec sa casquette et sa moustache tombante. Mais la question restait sans importance. La facétie télévisuelle ne disait qu’une chose : le plus grand écrivain américain contemporain était un marcheur démultiplié, une singularité noyée dans le flux incessant des corps de New-York City, habitant ce monde comme une présence commune et quotidienne. Ainsi, Pynchon, ni hors de la foule, ni noyée dedans, était la foule.
...
La suite est à lire dans le numéro 1 de la revue Impur, trouvable dans les bonnes librairies.
vendredi, 04 janvier 2008
A l'heure du bilan (4)
Un homme pose son pied sur un rail de chemin de fer, et attend.
Bientôt, les cailloux du ballast s’éboulent nerveusement sur les voies. Un grondement de feu et d’acier remonte le long du rail jusqu’à faire vibrer la plante du pied toujours posé dessus. L’homme réajuste son foulard sur le bas de son visage et regarde au loin, dans l’encre noire de cette nuit d’avant les récits de légende. Il attend un train, comme une lumière venant trouer l’obscurité. Ce train, nous le savons depuis sa naissance, c’est le cinéma. Il s’annonce par le tremblement de la matière et arrive dans l’épaisseur translucide d’un cône lumineux. Avec lui vient l’Histoire. Jesse James devient alors ce personnage de lumières et d’ombres, spectre errant dans les plans, vingt-quatre fois par seconde, au visage de cire zébré de veines bleues, car sa vie n’est plus qu’une longue intermittence glacée. Sur le cuir de ses bottes s’accrochent des pelletées de souvenirs qui forment l’humus de cette passion nécrophile qu’est l’amour du septième art. Elle place nos regards sous les forces hypnotiques d’un ballet de fantômes, êtres surgis du passé, ou d’un lieu reculé, nos semblables lointains dont les fantastiques existences ne sont pourtant jamais loin des nôtres. C’est dans la salle obscure que se défait le quotidien en quelques lambeaux d’identification, pour ne plus laisser place qu’au monde, même s’il nous semble boiter de côté. Et nous, spectateurs, en découvrons alors les justes aperçus dans cette débilité même.
Ainsi les cow-boys fatigués marchent en traînant les jambes.
Il n’y avait donc qu’un film en 2007, un film comme pur objet cinématographique, un monde fini de sens, habité des morts-vivants qui gisent dans les replis secrets du réel, et dont il appartient au cinéma de les rendre à notre vue en rouvrant les carnets de l’Histoire.
De bout en bout, détaché de ses influences dramaturgiques, abandonnant sa matière picturale dans l'hébétude du mouvement, L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford était le geste de cinéma de cette année passée, superbe dans son isolement et sa perfection, fragile dans sa musique émotive.
08:20 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
mercredi, 02 janvier 2008
A l'heure du bilan (3)
Le texte critique le plus tranchant, polémique, et donc généreux que j'ai pu lire l'année passée a été écrit par un blogueur, et pas forcément le plus lu ou influent. Dans cette attaque en règle d'un cinéma de l'agrément, on trouvera un point de vue affirmé avec netteté et étayé de façon limpide, loin des creuses conceptualisations que certains rédacteurs installés se croient obligés d'infliger à leur trop crédule lectorat.
Et que je sois en désaccord avec à peu près tout ce que dit ce texte n'a ici pas la moindre importance.
18:50 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
mardi, 01 janvier 2008
A l'heure du bilan (2)
Une preuve supplémentaire en cette fin d'année du grégarisme pénible derrière lequel se cachent la paresse et le goût du confort pépère des héroïques agents de culture que nous sommes : retrouver dans les bilans des audacieux critiques de la blogosphère (et de la presse affiliée) toujours le même titre de court-métrage. Copinage tranquille, jugement aléatoire, oubli des centaines d'autres qui ont trimé pour faire leur film mais qui ont l'inconvénient de ne pas appartenir au petit cercle des rédacteurs. L'écologiste autorisé que je suis ne peut s'empêcher de penser que c'est avec chacun de ces petits gestes au quotidien que s'entretient le corps sénile du cinéma français.
Bravo.