vendredi, 18 janvier 2008

Hop

Une soirée impromptue s’est prolongée par la projection du « Gerry » de Gus Van Sant que je revoyais là pour la deuxième fois. L’occasion de constater à quel point le film peut provoquer de l’ennui hébété (les convives geignaient sans pouvoir se résoudre à abandonner le film en cours) et aussi de réviser mon jugement critique. J’en avais gardé le souvenir d’un objet arty misant sur la sidération de ces spectateurs bienveillants qu’on retrouve généralement devant une installation d’art video. Mais, à quelques coquetteries près, m’a frappé cette fois-ci l’excellente tenue narrative du film : un personnage va d’un point A à un point B, meurt un peu en chemin, et se découvre différent à la fin. La leçon aura été profitable, monsieur, et comme on est chez les américains, aux troubles angoissés de l’enfance viennent se substituer les errances de l’adolescence peu à peu abandonnée comme une peau morte dans le désert.

Autre chose que je remarquais ce soir-là, bien que le sachant déjà, fut les emprunts presque littéraux de Gus Van Sant à Bela Tarr. Plusieurs plans sont ainsi des remake de ceux que le hongrois avait tourné pour le Tango de Satan, comme s’il réitérait sur un mode fragmenté, et donc nettement plus fétichiste encore, l’opération faite avec le « Psychose » de Hitchock : greffe de la couleur et de la modernité des corps sur un découpage identique. La personnification est telle qu’un film de Tarr, sorti deux ans plus tard, fait à son tour penser en au moins un point à Gerry : dans la scène où les vandales marchent vers l’hôpital, on ne peut que penser à celle où les deux Gerry avancent côte à côte, avec leurs visages de profil. Même attention – par la durée – au rythme des pas, même présentation de visages énigmatiques.

Ce qui change alors, c’est que dans un cas, les corps sont juvéniles, beaux et joyeux, tandis que dans l’autre ils sont vieux, laids et tristes. D’où peut-être une des explications de la mauvaise réception critique des films de Tarr : car au fond, même s’il est respecté, et peut-être admiré, le cinéaste hongrois semble déjà mort aux yeux de la plupart.

Revu alors les « Harmonies Werckmeister » en compagnie d’une metteur en scène de théâtre. Imperméable aux impasses de la cinéphilie, elle semblait tout comprendre en même temps qu’elle découvrait le film.

Décidément, il faut ne plus aimer le milieu du cinéma pour pouvoir aimer encore le cinéma tout court.

Commentaires

Cher Slothorp, vous avez vu juste (content que vous ayez réévalué Gerry), à ce détail près que Les Harmonies Werckmeister, dans lequel se trouve la scène par vous évoquée de la marche silencieuse vers l'hôpital, a été réalisé un an avant Gerry, si je ne me trompe... Aussi cette autre scène, magistrale, de Matt Damon et Casey Affleck marchant côte à côte avec le bruit de leurs pas dans le désert comme seule bande son, est-elle un hommage, peut-être à cette scène de foule, mais plus sûrement, il me semble, à celle où Valuschka et son "oncle" se dirigent vers le centre : ici, le parallèle est encore plus frappant. J'avais d'ailleurs brièvement évoqué cet emprunt ici :
http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/09/23/les-harmonies-werckmeister-de-bela-tarr-–-pourquoi-le-monde.html (si le lien ne fonctionne pas, on peut y accéder via la colonne de gauche, rubrique "Mes notes sur le cinématographe") mais n'ayant à l'époque pas encore vu Satantango, les autres quasi-citations dont vous parlez ici m'avaient échappées.
Pardon de renvoyer encore vers mon blog, mais j'avais également écrit un article sur Gerry, avec des pistes d'analyse :
http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/07/09/gerry_fin_de_partie.html
Si cela peut encourager certains à découvrir ce beau film...
Amicalement.

Ecrit par : Transhumain | samedi, 19 janvier 2008

Merci pour la précision. Je vous invite par la même occasion à revoir Good Will Hunting qui demeure à mes yeux un bon film sur l'amitié : pas de grand sujet, pas de grande forme, mais une musique délicate et bien tenue à l'intérieur d'une dramaturgie conventionnelle.

Ecrit par : Slothorp | mercredi, 23 janvier 2008

Oui, je l'ai justement revu récemment, et je partage votre avis. A sa sortie en salles, il m'avait particulièrement gonflé - même si j'avais déjà admiré la belle prestation de Robin Williams. En fait, un film plutôt bien fait.

Ecrit par : Transhumain | jeudi, 24 janvier 2008

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