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vendredi, 21 décembre 2007

A l'heure du bilan (1)

A l'heure du bilan, petit papa noël, le précieux film de l'année s'appelle Eva Mendes. Pas la peine de l'emballer dans tes horribles papiers brillant, je la veux nue au pied du sapin, sertie d'un sourire large comme une cicatrice d'émail et avec pour seul cadeau un pussy cake qui sent l'écorce terrestre, le miel des abeilles, et l'orange d'un petit Jesus provencal.

Comme j'ai bien travaillé, tu prendras soin de ne pas t'arrêter au noël de l'Elysée. Je ne voudrais pas qu'elle atterrisse dans ma cheminée fagottée comme une traînée en stella forest avec des traces de vieux rat musqué.  

S.

 

P.S. : pense à mon gros chèque pour faire mon film qui n'est pas du tout sagouin comme un français. 

jeudi, 13 décembre 2007

Sans titre

Il m’a longtemps semblé qu’écrire des histoires était une vanité et une occupation infantile. A quoi bon donner vie à des personnages et les installer dans des situations en feignant d’en n’être que l’observateur ? On n’a alors pas grand mérite à livrer des vérités en s’appuyant sur de petits lego narratifs : simple tour de passe-passe où l’auteur s’étonne du comportement de créatures qui ne sont que ses marionnettes. Ainsi, je me suis tenu à l’écart de toute fiction en me rêvant plutôt documentariste. Fiction, du latin fingo nous enseigne le Vocabulaire européen des philosophies : ce qui modèle dans l’argile. Toutes les historiettes sont un visage de glaise qui saute par-dessus la singularité des traits humains. Bien sûr, je me trompais, même si encore il m’arrive de trouver navrant la laborieuse écriture de faits imaginaires.

Navrant, on ne saurait mieux dire du film « De l’autre côté » qui pourtant semble emporter l’adhésion de ses spectateurs. Le jury de Cannes lui a même attribué le prix du scénario pour ce qui nous semble être le pire exemple de récit fictionnel qu’on puisse faire. Alors que j’assistais terrassé à la projection de ce film, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer son auteur suant à grosses gouttes sur sa table de travail en espérant trouver des charnières narratives aussi ridicules qu’artificielles. L’artifice est bien entendu au cœur de cette machinerie enfumée qu’est le cinema. Mais, soit qu’on l’exhibe, soit qu’on le cache, il se fait oublier. Ici, c’est l’inverse : on joue à fond le naturel, l’accident, l’aléatoire, et tout ce qu’on voit c’est des cours de scenario laborieusement digérés où aucun personnage ne semble exister autrement que comme faire-valoir dans un récit mélodramatique de l’évitement. Déjà que je n’aime guère le genre en soi, si en plus vient s’y adjoindre la totale gratuité de ses virages narratifs, alors c’est le pompon et je demande à sortir du manège. Cette posture du « et si… » qui voudrait donner le sentiment d’un gâchis des relations humaines voulu par un coquin de sort, comme si les grosses coutures  du scénario pouvaient avoir valeur de destin, semble le nouvel apanage d’un world cinema du déracinement et de la frontière. C’est Lelouch chez les alter-mondialistes, et c’est donc proprement à chier.

A côté, James Gray fait figure de vieux hibou sentencieux, avec sa vision déterministe et immanente des relations humaines. Mais le film vaut bien mieux que ses critiques.  Ici, nul accident, nul coup du sort, mais une tragédie implacable qui carbure aux rapports sociaux et familiaux. Trop implacables ont jugé certains qui ne supportent pas l’idée d’un héros descendu de l’empire du cool (club new-yorkais, bimbo latina et coke à gogo) pour se ternir volontairement dans le familialisme en uniforme. Il est vrai que Gray n’y va pas de main morte et dégage tous les obstacles et conflits intérieurs auxquels on pourrait s'attendre sur le chemin de son récit. Le héros passe de petite frappe cokée à flic intègre sans trop se poser de questions. Si cela nous paraît tiré par les cheveux, c’est qu’on n’a pas souvent l’occasion d’avoir à choisir entre deux univers antagonistes. Et une des grandes beautés du film tient à la gueule de rat crevé de Joachim Phoenix : d’une certaine manière, le conflit absent du récit revient comme une entaille sur son visage. Confier son amour fraternel en tirant une telle gueule d’épouvantail revient alors à prendre en charge une partie cachée du film sur ses seuls épaules d’acteur. Grandeur de la multiplicité sémantique du cinema.

Un qui de l’astuce tombe à l’exercice de petit malin, c’est bien Todd Haynes, avec sa biographie éclatée de Dylan, « I’m not there ». Ici, le post-moderne en sur-régime est définitivement aussi distrayant qu’un enterrement sous la pluie. L’idée de faire jouer le personnage Dylan par une branlée de comédiens différents n’était pas mauvaise. Encore faut-il la dépasser, ce qui n’est pas le cas. Dylan, c’est donc plusieurs personnes à la fois. Whaou, réveillez-moi quand c’est fini. A part cela ? Cate Blanchett vous fatiguera à coup sûr avec son numéro de cirque de diva. Je préfère de loin Jim Carey. Reste que je n’arrive toujours à savoir si Christian Bale est un comédien médiocre ou tout bonnement génial. Médiocre quand il surjoue la méthode avec sa voix en dedans et ses traits de psychokiller attardé, mais peut-être génial quand il se met à chanter Jesus fringué comme Willy de chez Arnold et Willy. Penser à écrire sur ce type qui est une version terminale et délirante de l’actor’s studio. Bon, reste la mise en scène, quand même brillante. Entendre par là que Todd Haynes a développé un style qui s’appuie sur une idée assez juste du cinéma comme reconduction de la vie sous forme d’archives. Y compris en reprenant les fictions, ici « Huit et demi » de Fellini. Dès lors, tout son travail s’articule sur une recréation des accidents du documentaire, avec son cortèges d’images plates et de zoom : adieu la perspective, Todd Haynes est le cinéaste du plan bidimensionnel (avec Sokourov, bien sûr, mais chez lui c’est pictural). Comme je travaille depuis un bout de temps sur la fabrication documentée du fictif (voyez comme on retombe sur nos pattes), forcément, je suis resté jusqu’au bout de la projection, pour finalement n’en rien retirer.

Sinon, une dernière incise à cette note écrite sur le pouce. Outre l’émotion naturelle qu’on peut ressentir à la lecture de la lettre écrite par I. Betancourt à sa famille, on peut aussi tomber sur le symptôme maladif de ce qu’est l’univers bourgeois.  S’adressant à sa fille, l’otage la félicite pour l’obtention de son master mais l’enjoint à pousuivre jusqu’en doctorat car « il faut des lettres » pour entrer dans ce monde. C’est que, ajoute-t-elle, sa fille ira bien plus loin qu’elle et sera appelée aux sommets. Voilà donc comment une femme manifestement à bout de force après cinq années de captivité au fond de la jungle, bourgeoise cosmopolite éloignée de la société, en un sens presque volontairement ensauvagée par ses ravisseurs, voilà comment cette femme ne cesse pourtant pas d’envisager la réussite professionnelle de sa progéniture avec l’impératif de la voir accéder aux plus hautes fonctions.

Grandeur et folie du social qui ne s'avoue jamais vaincu.