« En passant | Page d'accueil | A l'heure du bilan (1) »
jeudi, 13 décembre 2007
Sans titre
Il m’a longtemps semblé qu’écrire des histoires était une vanité et une occupation infantile. A quoi bon donner vie à des personnages et les installer dans des situations en feignant d’en n’être que l’observateur ? On n’a alors pas grand mérite à livrer des vérités en s’appuyant sur de petits lego narratifs : simple tour de passe-passe où l’auteur s’étonne du comportement de créatures qui ne sont que ses marionnettes. Ainsi, je me suis tenu à l’écart de toute fiction en me rêvant plutôt documentariste. Fiction, du latin fingo nous enseigne le Vocabulaire européen des philosophies : ce qui modèle dans l’argile. Toutes les historiettes sont un visage de glaise qui saute par-dessus la singularité des traits humains. Bien sûr, je me trompais, même si encore il m’arrive de trouver navrant la laborieuse écriture de faits imaginaires.
Navrant, on ne saurait mieux dire du film « De l’autre côté » qui pourtant semble emporter l’adhésion de ses spectateurs. Le jury de Cannes lui a même attribué le prix du scénario pour ce qui nous semble être le pire exemple de récit fictionnel qu’on puisse faire. Alors que j’assistais terrassé à la projection de ce film, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer son auteur suant à grosses gouttes sur sa table de travail en espérant trouver des charnières narratives aussi ridicules qu’artificielles. L’artifice est bien entendu au cœur de cette machinerie enfumée qu’est le cinema. Mais, soit qu’on l’exhibe, soit qu’on le cache, il se fait oublier. Ici, c’est l’inverse : on joue à fond le naturel, l’accident, l’aléatoire, et tout ce qu’on voit c’est des cours de scenario laborieusement digérés où aucun personnage ne semble exister autrement que comme faire-valoir dans un récit mélodramatique de l’évitement. Déjà que je n’aime guère le genre en soi, si en plus vient s’y adjoindre la totale gratuité de ses virages narratifs, alors c’est le pompon et je demande à sortir du manège. Cette posture du « et si… » qui voudrait donner le sentiment d’un gâchis des relations humaines voulu par un coquin de sort, comme si les grosses coutures du scénario pouvaient avoir valeur de destin, semble le nouvel apanage d’un world cinema du déracinement et de la frontière. C’est Lelouch chez les alter-mondialistes, et c’est donc proprement à chier.
A côté, James Gray fait figure de vieux hibou sentencieux, avec sa vision déterministe et immanente des relations humaines. Mais le film vaut bien mieux que ses critiques. Ici, nul accident, nul coup du sort, mais une tragédie implacable qui carbure aux rapports sociaux et familiaux. Trop implacables ont jugé certains qui ne supportent pas l’idée d’un héros descendu de l’empire du cool (club new-yorkais, bimbo latina et coke à gogo) pour se ternir volontairement dans le familialisme en uniforme. Il est vrai que Gray n’y va pas de main morte et dégage tous les obstacles et conflits intérieurs auxquels on pourrait s'attendre sur le chemin de son récit. Le héros passe de petite frappe cokée à flic intègre sans trop se poser de questions. Si cela nous paraît tiré par les cheveux, c’est qu’on n’a pas souvent l’occasion d’avoir à choisir entre deux univers antagonistes. Et une des grandes beautés du film tient à la gueule de rat crevé de Joachim Phoenix : d’une certaine manière, le conflit absent du récit revient comme une entaille sur son visage. Confier son amour fraternel en tirant une telle gueule d’épouvantail revient alors à prendre en charge une partie cachée du film sur ses seuls épaules d’acteur. Grandeur de la multiplicité sémantique du cinema.
Un qui de l’astuce tombe à l’exercice de petit malin, c’est bien Todd Haynes, avec sa biographie éclatée de Dylan, « I’m not there ». Ici, le post-moderne en sur-régime est définitivement aussi distrayant qu’un enterrement sous la pluie. L’idée de faire jouer le personnage Dylan par une branlée de comédiens différents n’était pas mauvaise. Encore faut-il la dépasser, ce qui n’est pas le cas. Dylan, c’est donc plusieurs personnes à la fois. Whaou, réveillez-moi quand c’est fini. A part cela ? Cate Blanchett vous fatiguera à coup sûr avec son numéro de cirque de diva. Je préfère de loin Jim Carey. Reste que je n’arrive toujours à savoir si Christian Bale est un comédien médiocre ou tout bonnement génial. Médiocre quand il surjoue la méthode avec sa voix en dedans et ses traits de psychokiller attardé, mais peut-être génial quand il se met à chanter Jesus fringué comme Willy de chez Arnold et Willy. Penser à écrire sur ce type qui est une version terminale et délirante de l’actor’s studio. Bon, reste la mise en scène, quand même brillante. Entendre par là que Todd Haynes a développé un style qui s’appuie sur une idée assez juste du cinéma comme reconduction de la vie sous forme d’archives. Y compris en reprenant les fictions, ici « Huit et demi » de Fellini. Dès lors, tout son travail s’articule sur une recréation des accidents du documentaire, avec son cortèges d’images plates et de zoom : adieu la perspective, Todd Haynes est le cinéaste du plan bidimensionnel (avec Sokourov, bien sûr, mais chez lui c’est pictural). Comme je travaille depuis un bout de temps sur la fabrication documentée du fictif (voyez comme on retombe sur nos pattes), forcément, je suis resté jusqu’au bout de la projection, pour finalement n’en rien retirer.
Sinon, une dernière incise à cette note écrite sur le pouce. Outre l’émotion naturelle qu’on peut ressentir à la lecture de la lettre écrite par I. Betancourt à sa famille, on peut aussi tomber sur le symptôme maladif de ce qu’est l’univers bourgeois. S’adressant à sa fille, l’otage la félicite pour l’obtention de son master mais l’enjoint à pousuivre jusqu’en doctorat car « il faut des lettres » pour entrer dans ce monde. C’est que, ajoute-t-elle, sa fille ira bien plus loin qu’elle et sera appelée aux sommets. Voilà donc comment une femme manifestement à bout de force après cinq années de captivité au fond de la jungle, bourgeoise cosmopolite éloignée de la société, en un sens presque volontairement ensauvagée par ses ravisseurs, voilà comment cette femme ne cesse pourtant pas d’envisager la réussite professionnelle de sa progéniture avec l’impératif de la voir accéder aux plus hautes fonctions.
Grandeur et folie du social qui ne s'avoue jamais vaincu.
Commentaires
Globalemnt d'accord avec ce qui est écrit ici.
- Pas vu de « De l’autre côté »
- Le classicisme légèrement réactionnaire de Gray à tout pour me plaire.
- Le film de Haynes est une bouse arty.
- Sur I. Betancourt
a) On peut aussi trouver une certaine "grandeur" de continuer à s'attacher à un détail qui peut sembler quotidien (pas lu la lettre, et pas envie de la lire). Une sorte d'éloge de la vie bourgeoise (les diplomes,les enfants) contre de pseudo-discours révolutionnaires.
b) la vidéo est suremnt une des images la plus marquante de l'année (vraie mise en scène : la manière dont elle essaye de s'absenter, de refuser sa présence, sa fixité alors que la machine tourne imposant la présence, le dévoilement). Una vera icona.
Ecrit par : P/Z | jeudi, 13 décembre 2007
Au fond — s'il y a un fond —, qu'est-ce qui a vraiment de l'importance ?
Ecrit par : sk†ns | jeudi, 13 décembre 2007
Slothorp, je ne comprends pas bien ce que tu reproches au scénario de Fatih Akin : sa virtuosité trop visible ? Son architecture savante, riche en symétries brisées et en noeuds qui se défont ? Sa façon de nous montrer les coutures, les directions possibles du récit, est une manière de distanciation, donc tout sauf une infantilisation du spectateur, et c'est pourquoi le terme de mélodrame me semble inapproprié. Je ne trouve pas non plus que les personnages soient traités en marionnettes, toute la mise en scène est à leur service bien au contraire. Enfin il n'y a pas que des évitements, mais des rencontres aussi... Alors oui, il s'agit bien de déracinement, de frontière, de destin si tu veux : et pourquoi pas ? Altermondialiste ? Aucune utopie n'est pourtant esquissée. Lelouch ? Alors que c'est d'une sobriété irréprochable. Non vraiment, je ne vois pas...
Ecrit par : Damien | jeudi, 13 décembre 2007
Je ne vois nulle virtuosité dans un récit qui avance à coups d'évènements totalement gratuits, que rien ne vient justifier si ce n'est le cerveau enrhumé de son auteur : tiens, une claque et hop tu meurs, tiens une librairie allemande et hop j'achète, tiens un flingue dans ton sac et hop je le tire à l'arraché... C'est le degré zero de l'écriture, la paresse à son comble.
Et l'architecture est d'une lourdeur inégalée : un cerceuil qui arrive pour un autre qui repart... Merci, je n'avais pas compris jusqu'ici la symétrie. Enfin, cela ressort exactement du genre mélodramatique où les accidents de la vie, les hasards et coïncidences, défont les amours et entretiennent les incompréhensions. Ce qui me paraît d'une très grande stupidité et même, j'ose l'expression, ressemble fort un point de vue très petit bourgeois sur des relations humaines de fait distendues par des problèmes de classe et de frontière, c'est à dire des questions politiques, ici traitées sur le mode du soap grotesque.
Ecrit par : Slothorp | vendredi, 14 décembre 2007
Je n'aurais pas eu la moindre petite envie de défendre le mollasson et larmoyant "De l'autre côté", qui n'est intéressant à analyser que du point de vue des référents sociaux et politiques attachés aux personnages (et ce n'est nullement un hasard si ce film énerve le postromantique que vous êtes, car tout dans ce film vise un insupportable juste milieu situé précisément là où le sentiment(alisme) efface le politique : jeune Turque reniant ses convictions par amour, vieille dame reniant son reniement - politique - de la politique par amour) si vous ne le compariez succintement au navet de James Gray.
Je trouve qu'il n'y a aucune scène comparable, dans "La Nuit nous appartient", à celles dans "De l'autre côté" où le fils/prof et la prostituée se regardent et se parlent sans rien se dire pendant que le père cuve son alcool. Il y avait pourtant de quoi, justement pour les raisons que vous dites très bien ("une tragédie implacable qui carbure aux rapports sociaux et familiaux") et pourtant Gray a simplement (ou par malhonnêteté spectaculaire-marchande, je ne sais pas) oublié de le faire. Il s'est concentré sur différentes mises en scène de la violence et de la menace et on en est réduit à - comme vous dites - se raccrocher à la gueule de Joachim Phoenix pour toute intériorité, sinon purement et simplement ignorée. Et Phoenix s'est tellement vidé de sa substance à la fin que lorsqu'il oblige le parrain russe à s'agenouiller, on ne sait trop quoi (en) penser : j'ai lu dans "Le Canard" qu'il était devenu aussi mauvais que ceux qu'il pourchassait, je m'étais dit quant à moi "justice est faite", les deux optiques sont valables, et ma foi aussi inintéressantes l'une que l'autre... On s'en fout et on a raison, non? Et le travelling final sur les deux frères sur l'estrade, que nous raconte-t-il, à part que Gray est très content de son film, au point de s'imaginer qu'un silence et un travelling suffisent à ce moment-là, étant donné tout ce qui s'est passé (mais quoi au fait?), à le faire décoller vers l'émotion? Il n'en est rien, j'étais seulement affligé.
De toute manière, je trouve les policiers américains très surestimés - contrairement aux comédies, encore un peu sous-estimées.
Ecrit par : Hyppogriffe | vendredi, 14 décembre 2007
Hyppogriffe, il n'y avait dans cette note aucune comparaison entre "de l'autre côté" et "la nuit nous appartient" si ce n'est que je m'élevais contre la bonne reception critique du premier tout en soulignant les qualités oubliées du second. Aucune scène n'est donc comparable, comme vous le dites, à tel point que je trouve étrange de vouloir refaire le film de James Gray sous le regard de Fatih Akin. D'ailleurs, la mise en scène de l'allemand, à l'intérieur des séquences, est le meilleur du film. Mais J. Gray ne filme pas les rapports sociaux : il les prend comme acquis et en fait le moteur de sa dramaturgie, ce qui est autre chose que la mise en scène. Là, ce qui l'intéresse plastiquement, tient plus à la disparation de l'individu dans le groupe, ce qui se traduit par une dissolution de la figure dans l'image. Ainsi de la séquence où Phoenix entre dans le lieu du trafic de drogue, avec un micro caché : elle débute par un plan où il disparaît dans l'ombre d'un couloir. Ainsi des choix colorimétriques de la photo, de moins en moins contrastée et tirant vers les tons plus froids des uniformes policiers. Ainsi de la scène finale, où ne reste plus que le visage froissé du comédien pour faire tâche dans le groupe, toutes intentions discrètes mas réelles.
Ecrit par : Slothorp | dimanche, 16 décembre 2007
Moi qui vois effectivement trois façons du produire du conformisme cinématographique ambiant dans les trois films d'Akin, de Gray et de Haynes, (et en général, je ne suis pas trop d'âme flingueuse), ce genre de note me ravit par sa pertinence.
Ecrit par : Joachim | lundi, 17 décembre 2007
J'ai été trompé, Slothorp, par votre "A côté", au début de votre paragraphe 3. Pour le reste : d'accord, si vous voulez. Dommage cela dit que les "auteurs" américains soient devenus à ce point incapables d'inventer des personnages, car les "figures" et la "plastique" ne mènent pas les films bien loin, surtout quand il y a bien une "dramaturgie", comme vous dites, mais alors une dramaturgie d'une pauvreté...
Ecrit par : Hyppogriffe | lundi, 17 décembre 2007
Mais c'est bien sûr ici que nous sommes en mesure de tomber d'accord sur notre désaccord, puisque je crois fermement que les "figures" et la "plastique" peuvent mener le cinema en son lieu même, effroi, adoration, souvenir et fantômes : le réel qui se déborde.
Au fond, Hyppogriffe, je pourrais vous lancer malicieusement l'inoublié reproche que le jeune J-S Chauvin m'avait fait un jour : ne seriez-vous pas un peu puritain ?
Ecrit par : Slothorp | mardi, 18 décembre 2007
Pour moi, c'est à la condition que ce débordement - à quoi devraient selon vous mener ces "figures" et cette "plastique" - soit intimement lié à "quelque réalité" (pour reprendre le mot de Péguy que je cite chez moi). Au fait, vous parlez de "réel" qui déborde, mais de quel réel parle-t-on?
Je ne reprocherai jamais à Fritz Lang d'inventer des "figures" et une "plastique" souvent exceptionnellement ingénieuses et asbtraites, puisque lui n'oublie jamais qu'il raconte une histoire ayant un rapport avec quelque humanité. Il me semble que les Gray et les Fincher se fichent, eux, de l'humain comme de Pluton.
Peut-être mon attachement à cet attachement du cinéma à des vérités avant tout humaines (et pas aux abstractions du genre "la disparition de l'individu dans un groupe" sans profonde spécification de l'individu et du groupe dont il est question), peut-être est-il assez obsessionnel et "militant" pour mériter d'être qualifié de "puritain". Dans ce cas, on tombe d'accord sur notre accord.
Ecrit par : Hyppogriffe | mardi, 18 décembre 2007
"Grandeur et folie du social qui ne s'avoue jamais vaincu." Damned, mais cette phrase là Slothorp, cette phrase, qu'est-ce qu'elle veut dire? J'en ai lu par le passé parmi tes lecteurs coutumiers bon sang, et je les imagine s'emparer de cette jolie flèche sans plus réfléchir que ça, et ça m'écoeure profondément. Justement, par cette remarque tu fais du socialisme ! C'est pas l'affichage impudique et larmoyant et ridicule, et encore dans son satané carcan de classe bourgeoise qui perdure et qu'on renforce à coup de paillettes et de sentimentalisme à deux balles. Raisonner sur le social, avec empathie, c'est pas jouer les pleureuses, c'est pas du sentimentalisme, c'est de la sensibilité, ce que tu fais souvent, me semble t-il.
Ecrit par : C. | mercredi, 19 décembre 2007
Mais nous devons tous un coq à Esculape comme dit Socrate à la fin du Phédon ! C'est cela la grandeur et la folie du social. Rester tel qu'on a été construit par, pour et dans la société même au fond de la jungle, même le jour de sa mort, même sur sa croix. Et c'est parce Ingrid Betancourt félicite sa fille de ses bonnes notes à l'école qu'elle reste profondément humaine. Qu'aurait-on voulu ? Une phrase historique sur la révolution, l'espoir et les droits de l'homme ? Une remarque mystique sur les choses essentielles ? Non, elle ne fait que dire des choses à son enfant qu'elle pourrait lui dire chez elle dans son salon et pour moi c'est cela qui est pronfondément émouvant.
(Mais j'arrive bien tard)
Ecrit par : montalte | mercredi, 30 janvier 2008
C'est là une critique qui a souvent été adressée à mes propos mais on confond deux choses il me semble : la famille, et la classe sociale. Que Betancourt s'inquiète pour ses enfants, soit. Mais qu'elle leur rappelle qu'ils sont appelés à diriger au sommet de l'échelle sociale, je maintiens que c'est une folie, et non la conservation des affaires courantes. Mise en échec par ses propres ambitions, cette mère investit celle de ses enfants, sur le mode bourgeois le plus accompli (on reprend l'entreprise, et on n'ira pas torcher le cul des prolétaires, comme me le disait une petite amie issue de la veille bourgeoisie austo-hongroise) alors qu'elle doit probablement songer au quotidien à sa survie.
Ecrit par : Slothorp | mercredi, 30 janvier 2008
Ecrire un commentaire