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samedi, 28 juillet 2007

Quarante cinq minutes dans la peau d'un con

Laisse-moi te dire, fille, qu’il était vingt trois heures trente du côté de Stalingrad, et que la lune brillait à peine dans ce ciel de lampadaires quand je me suis avisé que l’heure était venue de rentrer. J’étais un peu ivre -  j’avais vidé deux bouteilles avec mon ami Nicolas – et donc en pleine disposition pour vivre une aventure, une grande ! Une folie de marin, aux sources du Nil, le grand voyage chez les nègres quitte à ramasser la malaria, mais là tout ce que j’avais devant moi, c’était une rangée de biclous avec une borne interactive sur laquelle s’agglutinaient trois petits culs de vingt ans. Ni une, ni deux, folie ! Je sors mon pass navigo et j’introduis ma visa card pour expérimenter la nouvelle politique de location cycloïde de la mairie de Paris. Après trois minutes à taper des codes, des v, des codes et des v, victoire ! Un vélo borne 12 se détache. Nicolas, pas le dernier des cons (et même un peu premier dans l’ordre), s’empare du véhicule et lance trois tours  de pédalier pour goûter la mécanique de l’engin. Déjà, le salaud grignote trois minutes du forfait, mais en plus, maladroit ! Il dévisse la selle ! Deux minutes de plus de perdu ! Je pleure ! Je bave ! Fureur ! Enfin, j’enfourche le deux roues, je salue poliment la compagnie (adieu, adieu, petits culs, que l’air et le sable vous caressent !), et j’avale direct le bitume towards Menilmontant, ses lumières, ses faubourgs, ses ivrognes et sa suie. Ah balade du jeune homme en ivresse ! Politesse du cœur, laissez passer l’outre pleine ! Bonjour police, bonjour piétons, bonjour taxis ! Klaxon, insultes, décorez-moi de vos colères ! Moi, c’est égal, je vous aime, sur mon cycle panzer divizion. Je suis un bobo, le bon bobo refait au bon goût de pinard, un bonobo des vieux quartiers, je renifle des peaux, je souris comme l’enfant, j’ai dix ans, quinze ans, vingt ans, c’est à n’en plus finir, jeunesse ! Je pédale dans la nuit, rive droite mon amour, tout le lait coule le long des cuisses, garanties sans dopants, tendresse, la ville fleurit sous mes roues !

Après quoi, vingt minutes ? Je tourne au carrefour de Menilmontant et m’engage dans la rue Etienne Dolet pour garer le vélo. Deux place de libre, félicité ! Pied à terre, je serre l’engin sur sa borne, mais non, une plaque rouge interdit de le faire. Idem pour la deuxième ! Poisse de la nuit ! Il faut partir. La carte indique une station proche, rue d’Oberkampf. J’enfourche le destrier et j’évacue plus loin. Mensonges ! Calomnies ! Putasseries ! La station est fantomatique ! Rien, nada, un spectre. Qu’à cela ne tienne, j’ai le cuisseau ferme, je poursuis vers Père Lachaise où probablement, une place m’attend. Bernique, oui ! Je tourne en rond, un vrai couillon, un idiot de fin de saison ! Minuit s’approche, et avec la cloche, la demi-heure fatale au portefeuille… De l’entrain, je me prends de foncer direction Couronnes où se tient une autre station. Peine perdue ! Tintin balayette ! Encore ces ignobles plaques rouges pour m’interdire l’arrivée ! Et plus loin, du côté de Belleville, face Synagogue ? Trois jeunes qui embarquent mais trois autres qui déposent ! Je suis fait. Le reste : encore des plaques rouges ! Y’en a un qui se marre. Ca te fait rire, merdeux ? Du calme, il dit, faut pas stresser, c’est les débuts, c’est cool.

Cool, il dit.

Sacré nom d’un connard. Va fumer ta ganja en rêvant ta vie, mais surtout, évite de me parler.

En attendant, c’est moi le con. Pris au piège des joies du bobo. Je me sens comme une merde. Je repars pas content, maudissant le socialisme, les jeunes et Jean-Claude Decaux. J’atterris en haut de Couronne, il y a une place, une seule. Je pose mon vélo. Je marche cinq minutes et je rentre chez moi. Je suis crevé. Je suis en colère. J’ai dépensé deux euros, autant dire une bière sans les cacahuètes.

Demain, je fais réparer mon biclou. Après demain, j’achète un SUV et je pourris l’ozone.

Et pour ceux qui pensent que cette note nous éloigne du cinéma, je les renvoie à Rohmer : ils pourront réviser la méticuleuse topographie parisienne en s'interrogeant sur le sens de la vérité des lieux.  

lundi, 23 juillet 2007

Descente au fond du cool



 
 

Il m’a fallu trois mois pour lire le dernier Pynchon. Aurais-je pu achever sa lecture sans la contrainte d’un article à rédiger ? Le livre est dense, volumineux, plein de digressions et d’exégèses scientifiques, habité par des dizaines de personnages qu’on perd avant de les retrouver trois cent pages plus loin. Tout le texte est tissé par la rythmique si particulière de l’écrivain  dont le style fait souffler de brusques rafales, puis s’étire jusqu’à ne plus battre que d’une infime pulsation où vient s’abriter sa nostalgie. La manière est pourtant plus simple que celle de l’Arc-en-ciel - on ne trouvera pas ces déconcertant changements de points de vue à l’intérieur d’une même phrase - mais y gagne peut-être en sensibilité. Il y a évidemment beaucoup de choses à en dire et, si les deux cents dernières pages m’ont paru fastidieuses, peut-être ma lassitude n’était que l’effet de l’épuisement, car, le livre refermé, ne reste que le sentiment d’avoir lu un très beau roman monde, où la littérature devient le refuge même des esclaves du temps, c’est-à-dire nous, pris dans les filets de l’histoire.

Si la langue de Pynchon, avec ses néologismes et ses emprunts aux langues étrangères, est d’une incroyable richesse, la mienne s’appauvrit délibérément depuis quelques semaines au fur et à mesure que s’élabore le scénario pour lequel les Pouvoirs Publics m’ont généreusement accordé une subvention. Phrases courtes, vocabulaire limité, il s’agit d’être lisible de tous pour éviter les habituels reproches de verbosité et d’obscure prétention. Car l’argent paresseusement installé sur mon compte (le banquier, pris d’une soudaine danse de saint-guy, ne cesse depuis de m’adresser des tracts vantant toutes sortes de façons d’épargner pour mieux préparer ma retraite et faire tourner le grand Moloch capitaliste) peut m’être repris si, par un funeste coup du sort, Ils devaient être insatisfaits du résultat. Le contribuable peut donc être à demi rassuré : l’argent qu’on lui vole n’est pas dépensé sans surveillance, même si la dépense lui semble injustifiée. Pour le satisfaire au mieux, j’écris donc simple. C’est que je suis modeste et ne prétends pas vivre sans le secours des autres : Ensemble, c’est tout.

Mais descendons encore un poil plus bas dans l’aphasie. Travaillant depuis quelques jours sur un spot promotionnel, j’apprends à connaître le milieu des agences de pub. Les employés y sont jeunes, d’esprit si ce n’est de corps, et vêtus de jeans slim et de tee-shirts de rock. Les garçons portent tous une barbe et les filles des lunettes de soleil à large monture. Quand ils veulent manifester leur accord, leur approbation, ou leur contentement, ils disent invariablement « cool », « classe » ou « magnifique ». Quand, à l’inverse, quelque chose leur déplaît, ils répètent exactement les mêmes mots, car ils n’en connaissent pas d’autres. Vous comprenez, ce sont des créatifs. Alors, le soir, nu comme l’enfant au fond de son lit, il me vient cette idée angoissante : vêtus d’uniforme, sacrifiant au culte du corps et pratiquant leur propre novlangue, ne suis-je pas en train de travailler avec de véritables fascistes ? Et que faire quand les filles y sont aussi jolies?

Saint-Jeanmoulin, protégez-moi ! 

lundi, 02 juillet 2007

Are you lonesome tonight?

 
C'était il y a presque quinze ans déjà, pendant une après-midi pluvieuse. J'avais dû sécher un cours pour m'engouffrer dans une des rares salles qui programmaient le film, traînant quand même des pieds à l'idée d'y rester plus de trois heures. Ce fut un éblouissement, au son d'une reprise du King chantée par un enfant têtu.
Lors d'une récente soirée son nom est revenu dans le fil de la conversation. Que devenait-il ? Il avait marqué la plupart des spectateurs avec son dernier film Yi-Yi, mais pour les quelques-uns qui avaient pu découvrir A brighter summer day, c'était bien plus qu'un nom prestigieux. Alors, oui, on voulait avoir de ses nouvelles, on espérait un nouveau film, et on se demandait ce qu'il faisait.
Il était en train de mourir. 
 
6 novembre 1947 - 29 juin 2007
 
 

dimanche, 01 juillet 2007

Dans la salle obscure



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