lundi, 23 juillet 2007

Descente au fond du cool



 
 

Il m’a fallu trois mois pour lire le dernier Pynchon. Aurais-je pu achever sa lecture sans la contrainte d’un article à rédiger ? Le livre est dense, volumineux, plein de digressions et d’exégèses scientifiques, habité par des dizaines de personnages qu’on perd avant de les retrouver trois cent pages plus loin. Tout le texte est tissé par la rythmique si particulière de l’écrivain  dont le style fait souffler de brusques rafales, puis s’étire jusqu’à ne plus battre que d’une infime pulsation où vient s’abriter sa nostalgie. La manière est pourtant plus simple que celle de l’Arc-en-ciel - on ne trouvera pas ces déconcertant changements de points de vue à l’intérieur d’une même phrase - mais y gagne peut-être en sensibilité. Il y a évidemment beaucoup de choses à en dire et, si les deux cents dernières pages m’ont paru fastidieuses, peut-être ma lassitude n’était que l’effet de l’épuisement, car, le livre refermé, ne reste que le sentiment d’avoir lu un très beau roman monde, où la littérature devient le refuge même des esclaves du temps, c’est-à-dire nous, pris dans les filets de l’histoire.

Si la langue de Pynchon, avec ses néologismes et ses emprunts aux langues étrangères, est d’une incroyable richesse, la mienne s’appauvrit délibérément depuis quelques semaines au fur et à mesure que s’élabore le scénario pour lequel les Pouvoirs Publics m’ont généreusement accordé une subvention. Phrases courtes, vocabulaire limité, il s’agit d’être lisible de tous pour éviter les habituels reproches de verbosité et d’obscure prétention. Car l’argent paresseusement installé sur mon compte (le banquier, pris d’une soudaine danse de saint-guy, ne cesse depuis de m’adresser des tracts vantant toutes sortes de façons d’épargner pour mieux préparer ma retraite et faire tourner le grand Moloch capitaliste) peut m’être repris si, par un funeste coup du sort, Ils devaient être insatisfaits du résultat. Le contribuable peut donc être à demi rassuré : l’argent qu’on lui vole n’est pas dépensé sans surveillance, même si la dépense lui semble injustifiée. Pour le satisfaire au mieux, j’écris donc simple. C’est que je suis modeste et ne prétends pas vivre sans le secours des autres : Ensemble, c’est tout.

Mais descendons encore un poil plus bas dans l’aphasie. Travaillant depuis quelques jours sur un spot promotionnel, j’apprends à connaître le milieu des agences de pub. Les employés y sont jeunes, d’esprit si ce n’est de corps, et vêtus de jeans slim et de tee-shirts de rock. Les garçons portent tous une barbe et les filles des lunettes de soleil à large monture. Quand ils veulent manifester leur accord, leur approbation, ou leur contentement, ils disent invariablement « cool », « classe » ou « magnifique ». Quand, à l’inverse, quelque chose leur déplaît, ils répètent exactement les mêmes mots, car ils n’en connaissent pas d’autres. Vous comprenez, ce sont des créatifs. Alors, le soir, nu comme l’enfant au fond de son lit, il me vient cette idée angoissante : vêtus d’uniforme, sacrifiant au culte du corps et pratiquant leur propre novlangue, ne suis-je pas en train de travailler avec de véritables fascistes ? Et que faire quand les filles y sont aussi jolies?

Saint-Jeanmoulin, protégez-moi ! 

Commentaires

Via Le magister, ton texte renvoie à ceci :

« Le fondement de toute explication est le dressage. » (Wittgenstein)
http://anaximandrake.blogspirit.com/archive/2007/06/23/pareatis.html

Comme tu travailles/va travailler pour une immense entreprise "culturelle-communication" qui ne cherche que l'indifférenciation, tu as champs libre : le moindre encodage, la moindre subtilité pure sucre passera totalement inaperçue.

Slothorp, une bombe logique (mais libidineuse) ?

Je crains fort qu'après l'étreinte, tes vestales Orwelliennes soient creuses et plâtres, mais c'est un divertissement comme un autre.

P.s. Ton clip est "classe" voire "cool".

Ecrit par : Lambert Saint-Paul | lundi, 23 juillet 2007

escroc

Ecrit par : mr Anonyme | mardi, 24 juillet 2007

Il faudrait préciser.

Ecrit par : Slothorp | mercredi, 25 juillet 2007

CNC : Centre national de la Coolitude ?

Ecrit par : sandrine | vendredi, 27 juillet 2007

Pynchon ! Fastidieux dis-tu ? Assez touché par la lecture du petit "vente à la criée du lot 49", je m'etais plongé, immergé, noyé dans "V". Toutes les 100 pages environ, je croyais qu'il allait se passer quelque chose, que ça allait basculer, que j'avais à faire à un livre difficile mais potentiellement passionnant... potentiellement est le mot clé.
Quand au milieu de la pub, mon dieu, je le connais fort bien, pas le moins du monde créatif, donc parfaitement désintéressé, je peux t'assurer que ce ne sont pas les pires. Si tu as un bel échange avec un chef de projet, un "stratège" quelconque les créatifs te paraitrons bien doux.
Un plaisir de vous lire Slothorp.

Ecrit par : Sweet Song | jeudi, 02 août 2007

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