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mercredi, 13 juin 2007
Made in America, une histoire de souffle.

Après dix années d’irrigation de la culture populaire américaine, la plus belle des séries télévisées s’est achevée sur une virgule dramaturgique, une cassure de la phrase d’où ne s’échappait qu’un cri, celui du spectateur renvoyé à un écran noir qui ne semble plus dire que cela : « now, get a life ».
On a glosé et on glosera à l’infini sur ce diamant télévisuel, concentré d’Amérique et de capitalisme disséqué à travers le prisme d’une famille mafieuse du New-Jersey. Où comment, en reprenant les codes du film mafieux et de la comédie familiale, son auteur David Chase renvoyait en totale décontraction l’Occident à son reflet placide et écoeurant : un empire de bouffe et d’addictions, une goinfrerie matérialiste qui impose toujours plus de crimes et de sauvageries pour nourrir la machine, et des consciences qui se détournent des arrières-cuisine pour maintenir les conventions sentimentales au milieu de la boucherie.
L’immense qualité de l’œuvre était de se tenir à ce strict et vindicatif programme en conservant de bout en bout une totale incarnation et une matière naturelle et organique : peu d’effets, jamais d’épates, aucun discours, juste des gens qui parlent, mangent, baisent, et parfois tuent. Reprenant les inventions hyper réalistes du Scorsese de Taxi driver, la série déroulait son jeu en y adjoignant une attente becketienne des évènements, où rien ne passait d’autre que le temps, c’est à dire la mort au travail dont les offices finissaient nécessairement par surgir. « Et bientôt ce sera quoi ? » pouvait donc répéter son personnage principal. Le train-train habituel, savait-on déjà : une famille à nourrir, une entreprise à gérer et des corps à enjamber.
C’est pourquoi nous l’avons aimé ce Tony, et adoré le monstre qu’il est, pater familias contraint de gérer la merde, c’est à dire de la dégueuler dans toute la communauté ( guère étonnant que son emploi officiel se jouait dans le secteur des ordures) pour satisfaire les besoins de ses proches. Et à cette figure paradoxale d’ogre et de buddy guy, il fallait une incarnation évidente. Ce fut donc James Gandolfini, un acteur exceptionnel capable d’épaissir rapidement les traits d’une brute tout en conservant un trait candide de l’enfance, un flottement dans le sourire ou le regard au moment où son corps lourd et gras pouvait fracasser les os d’un visage. L’humanité à plein : barbare, abrutie, mais souffreteuse et aimante. On pourrait donc s’en tenir là : perfection du scénario, génie de l’incarnation corporelle. Mais la réalisation ? voudrait-on ajouter. Laissons cela aux analytiques, ils sont nombreux. Elle était bien la réalisation, et même plus que cela. J’en détiens la preuve, à peu de frais. Car tout au long de ces quatre-vingt six épisodes, un son continu s’est fait entendre, quasiment sans interruption, comme le fil rouge sonore de la série : c’est Tony qui respire, d’un souffle lourd et pesant, chargé de soucis et de graisses, un souffle qui évoque un corps aussi bien malade que puissant, autant écrasant qu’en voie d’exténuation. Alors, dans ce génial détail où se niche la pureté inventive du cinéma, tous les autres réalisateurs pouvaient remballer leur camelote métaphorique, car de 1999 à 2007, l’Amérique n’a jamais été que ce souffle.
Trackbacks
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Commentaires
Magnifque texte, cher Slothorp. Le meilleur que j'ai jamais lu sur la plus grande série jamais diffusée à la télévision. Je ne suis toujours pas résolue à regarder les derniers épisodes par peur du deuil à devoir accomplir, ce "now, get a life" (belle formule) empreint de mélancolie, dont la série était chargée intrinséquement.
Quant à ce souffle, il m'avait frappée d'autant plus qu'il est absent de la V.F. Comme s'il n'était pas raccord alors qu'il donne aux scènes leur rythme singulier, presque catarrheux. Ce souffle même qui fait des Soprano une grande série de l'épuisement.
Ecrit par : sandrine | mercredi, 13 juin 2007
Lol Coxhill au soprano, c'est quelque chose!
Ecrit par : Seydou Yéké | jeudi, 14 juin 2007
Cher Slothorp
je découvre votre texte sur les conseils d'une amie qui me sait fan de téléséries, dont The Sopranos, mais que je soupçonne aussi d'avoir, l'air de rien, voulu me faire un clin d'oeil. En effet, je partage avec Tony S., un surpoids certain qui me fait rapidement perdre mon souffle et me fait un peu donner, en permanence, l'impression d'être en train de le chercher. Bon j'exagère un peu mais je trouve ironique en diable de lire votre conclusion qui aurait aussi bien pu se terminer par les mots "à bout de souffle".
Anyway, j'ai surtout failli ne pas commenter, bluffé que j'étais par la justesse de votre analyse de laquelle je rapprocherai une autre série HBO que je vénère au même titre et qui est Six feet under. Pour résumer, je rappellerai juste ce vieil adage anglo-saxon : life is a bitch, then you die...
Bonne continuation
Ecrit par : jeanphi | lundi, 18 juin 2007
En effet, très beau texte: une belle synthèse des Sopranos. Auront-ils inspiré Analyze This! de Ramis ou est-ce l'inverse?
Ecrit par : Kate | mercredi, 20 juin 2007
Il y a aussi cette parodie avec les Clinton themselves:
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3222,36-925848@51-921454,0.html
... mais les fans doivent déjà être au courant.
Ecrit par : Joachim | jeudi, 21 juin 2007
En France, Royal et Hollande préfèrent jouer le remake de "Plus belle la vie".
Ecrit par : Joachim | jeudi, 21 juin 2007
Excellent texte, très juste. Pertinent.
Ecrit par : Zorn | lundi, 02 juillet 2007