vendredi, 18 mai 2007

Une Amérique en boîte pour petit français des grands boulevards

 
 
 
 
 

Louer le cinéma américain malgré ceux qui l’aiment, louer le film de Fincher malgré une presse largement positive qui, comme souvent, sert les mêmes expressions toutes cuites, les passe-plats habituels qui assurent la rédaction des articles sans avoir à se creuser la tête ni tourner vingt fois la plume dans l’encrier. Donc critique unanime, et souvent paresseuse, qui ne racontera rien du film au public.

Car quel spectateur un tant soit peu sincère, c’est à dire vierge de discours et d’opinions, peut vraiment s’arrêter à cette idée d’une platitude consternante que Fincher aurait réalisé un film de « la maturité », « un exercise d’ascèse » qui provoque « un rapport déceptif au récit » ? Qui voudrait défendre l’ennui d’un film long, étiré, et sans grande action, à part les critiques professionnels, n’ayant rien de mieux à écrire par simple défaut de temps et d’énergie ? A force d’expressions répétées comme des mantras par ces derniers, c’est le goût même des films qui s’en trouve modifié, puisque certains spectateurs iront jusqu’à répéter ces plus nuls aperçus dans une course du bouche à oreille où filent les idées éculées et plates faisant écran à l’œuvre elle-même.

« Zodiac » n’est pas un grand film, mais c’est une vraie réussite, par sa cohérence et cette ligne claire qui porte les images aux frontières de leur dissolution dans un réel qu’on sait symbolique. Cohérence entre le récit, l’esthétique entretenue depuis ses débuts pas son réalisateur et les intentions finales qui plongent le spectateur dans une hébétude ouatée, où la ville de San Francisco - son architecture, sa lumière, sa rumeur urbaine – devient cet espace à l’intérieur duquel crépite un bombardement de signes. Fincher fait tourner à plein son cinéma qui, avant d’être un simple représentant du clip tape-à-l’œil auquel cette critique louant aujourd’hui une improbable retenue adulte l’avait facilement identifié – est un cinéma de l’information, de sa multiplicité sémantique et formelle. Des indices de Seven jusqu’aux messages publicitaires de Fight Club, le réalisateur s’est toujours attaché à faire proliférer les signes dans son cinéma comme ils se multiplient dans le monde contemporain au gré des dispositifs audiovisuels qui le structurent désormais. Avec ce dernier film, Fincher joue donc moins la sobriété du maître zen qu’il ne propose de s’attaquer à l’autre versant du trip provoqué par la tempête de signaux : après la montée planante et éléctrique qui semblait faire de lui le propagandiste des nouvelles images, c’est l’heure de la redescente pour tout le monde. D’où ce sentiment cafardeux de s’enfoncer lentement dans une spirale du vide et de l’inexistence authentique, à mesure que ce flot de signes révèle sa nature liquide, perpétuellement fuyante, où rien ne mène nulle part, si ce n’est dans la matrice même de l’effondrement. Derrière la prolifération des signes ne se cachait donc aucune fondation, aucun message et aucun informateur, juste une toupie rendue folle, car seule cette folie peut encore faire tourner les affaires courantes.

Qui est fanatique comme moi du cinéma américain des années 70 saura gré à Fincher d’avoir réactivé, au fil de son œuvre, ce cinéma de la paranoïa qui saisissait cinématographiquement son époque par la dissémination dans le plan des traces d’un outre-monde. Mais la comparaison avec un réalisateur comme Pakula ne devrait pas s’arrêter à des similitudes iconiques évidentes et à la présence d'index dans l'image. Car c’est bien dans les dissemblances entre ces deux cinémas que se niche la perte de notre présent. Là où les personnages de Klute ou All the President’s men traquaient dans le réseau serré de signes secrets une solution qui viendrait après l’épreuve, là où se manifestaient ultimement une vérité et l'existence d'un absolu, les protagonistes de « Zodiac » n’ont que cette prolifération de signes pour justifier leur propre existence, sans rien derrière. Et c’est ce monde de signaux où chaque individu court derrière le sens comme un chien après sa gamelle que nous montre David Fincher. Autant dire que l’amour du cinéma américain s’est toujours appuyé sur l’idée de sa transparence, et que « Zodiac » en perpétue la tradition : la puissance avec laquelle le réalisateur se coule dans l’époque n’en dévoile que mieux l’envers.

Mais bon, sur ce coup-ci, j'entretiens le désaccord avec les tenants, comme les détracteurs de ce cinéma-là, en amoureux de l'artifice qui se défie du spectacle. Bouh, je suis sans famille.

Commentaires

Un réel que l'on sait symbolique. La formule gagne en concision ce qu'elle perd en clarté. Car, sinon son admirable simplicité pour paraphraser Claudel à propos de l'article du code civil décrivant la peine promise au condamné à mort, peine au demeurant aussi claire que sa formulation : "... aura la tête tranchée", un réel symbolique a quelque chose de paradoxal qui mérite pour ceux de vos lecteurs les plus lents quelques explications. Est-ce le réel qui est par nature symbolique, notre rapport au réel exige-t-il le truchement de symboles, s’agit-il (ce qui est le plus probable) de tout autre chose ?

Parce que j'aime vous lire, permettez-moi l'impertinence qui suit. Votre "saine colère" contre les facilités d'une logorrhée qui évide les poncifs laisse pourtant affleurer quelques perles : les signes qui forcément prolifèrent (et cela trois fois semble-t-il, si bien d'ailleurs, qu'on serait tenté de parler de déluge) ; les dispositifs audiovisuels d'un monde contemporain qui n'a de cesse de "disposer" : pubars, artistes arty et autres ; ces flots de signes qui n'ont de cesse de révéler leur nature liquide comme aux plus belles heures de Jean-Pierre Richard, pour ne pas remonter à Bachelard...

Ceci, encore une fois, n'est que coquetterie de ma part. Votre lecture étant la seule à me réconcilier avec la critique de cinéma.

Amicalement,

Thomas

Ecrit par : Thomas von K | vendredi, 18 mai 2007

Aï, Thomas, un lecteur attentif et méticuleux ! Je suis mal. Version dure du "réel qu'on sait symbolique" : un pur idéalisme. Version douce (ou molle), la mienne : nous habitons le réel comme un monde de signes, de signaux et de symboles. Ces signes se sont multiplié à l'époque contemporaine jusqu'à reduire le monde physique à la portion congrue. Il est vrai que je les fais beaucoup proliférer dans cette note. Je n'avais qu'à me relire. Trop tard pour y retoucher. Pour ce qui est des "dispositifs", je renvoie (avec légèreté, j'en conviens) au petit opuscule de Giorgio Agamben "Qu'est-ce qu'un dispositif". Et "liquide", c'est bien que c'est insaisisable. D'où la force du film, justement, qui en accompagne la fluidité.

Ecrit par : Slothop | samedi, 19 mai 2007

Bof, je la trouvais assez claire la formule "réel symbolique". Et Dieu sait si je ne suis pas une lectrice rapide. Ok Thomas, la notion de réel a certainement besoin de balises, l'humain créé ses propres balises pour comprendre le monde, mais disons les choses comme elles sont: elles n'ont jamais été si grosses. Si grosses qu'elles en sont vulgaires et insultantes pour l’intellect, surtout qu'elles prétendent cacher le vide. le problème n'est pas tellement dans l'utilisation de symboles je crois, surtout en matière de culture (et une critique de cinéma en fait partie), c'est la taille des balises et leur omniprésence qui posent problème. Elles ne laissent plus de place au raisonnement, à la déduction, qui réduit tout en quelques formules chocs et l’intelligence avec.

Une fois de plus je ne parle qu'à tes lecteurs Slothorp, probablement parce qu'il n'y a rien à dire sur cette chronique, elle est bien écrite, explicite, elle fait partager l'intérêt que tu portes au réalisateur. Ce n’est pas un grand texte, mais c’est une vraie réussite.

Ecrit par : pimpeleu | mardi, 22 mai 2007

Merci pour Agamben, merci pour cette réhabilitation de la profanation, que l'actualité malmène si souvent.

Mircea Eliade aurait dû empêcher que ce mot perde pour moi sa signification originelle ("Est profane ce qui, de sacré ou religieux qu'il était, se retrouve restitué à l'usage et à la propriété des hommes."), si les lectures trop souvent ne finissaient par s'évanouir.

Lecture faite, il va sans dire que mon recensement prend soudain des allures de comptes d'apothicaire, ne serait-ce que parce qu'il ignorait la multiplicité complémentaire des sens que la notion recouvre.

Un mot à Pimpeleu. La vulgarité , me semble-t-il, est l'une des choses que les époques partagent le mieux - Cabanel ou Manet, par exemple. Mon propos se voulait plus naïf : je n'ignore pas que le langage est le premier truchement au monde, que vos balises grosses ou raffinées sont une condition sine qua non pour entrer en contact avec le monde ; aussi s'agissait-il plus simplement de demander selon quelles modalités ces accès fonctionnaient-ils.

Amicalement,

Thomas

Ecrit par : Thomas von K | mardi, 22 mai 2007

... n'est-ce pas plutôt le code pénal qui prévoyait la décollation ?

Ecrit par : nulla poena | mercredi, 23 mai 2007

... le code civil prévoyant plutôt le régime des collations, ou créances d'aliments...

Ecrit par : sine lege | mercredi, 23 mai 2007

Je trouve le Fincher vraiment formidable, merci d'en parler bien. C'est effectivement un film qu'on a eu tôt fait de borner paresseusement à quelques clichés, et c'est bien regrettable.

Ecrit par : anonyme | jeudi, 31 mai 2007

Etrange film car étrange sujet : filmer l'echec d'une enquète sur 20 ans, filmer la lassitude, la deception, le ratage, les dossiers qui trainent, etc. Film osant être un tantinet chiant, décevant et frustrant (moi qui m'attendais à un bon vieux slasher movie des familles), commentaire en fin de projection : "c'était chiant mais c'était bien". Bizarre.

Ecrit par : chictype | samedi, 23 juin 2007

Tiens, le retour de Chic type via les jeunes de myspace. C'est jour de fête.

Ecrit par : Slothorp | jeudi, 28 juin 2007

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