vendredi, 02 février 2007
La route de la merde
Ainsi, je tire la chasse d’eau tous les jours, et tous les jours, l’eau usée file dans les conduits de l’immeuble avant d’aller clapoter dans la mare brunâtre des égoûts, en descente gravitaire, plusieurs kilomètres sous la gélatine noire des chaussées parisiennes, jusqu’à déboucher en fleuve furieux d’immondices dans les parages d’Asnières et de finir sa course dans les bras blancs de l’usine d’Achères où mes ordures tripières finissent broyées, brûlées, tournoyant en cendres légères dans les lointains, les cieux, toutes les étoiles vibrant alors sous la tyrannie de la vie organique, quand bien même la civilisation aura cru l’éconduire, par ce seul geste, vingt sept litres d’eau par tête de pipe chaque jour en France, mouvement du bras et du poignet, voilà, la chasse d’eau est tirée, adieu mierda, tout le corps est torché.
Un luxe bien utile : ne pas avoir à cohabiter avec ses déchets. Les voir une dernière fois, oui, en apprécier le fumet, la taille (vanité !), la densité (flottant, coulés), mais surtout les faire disparaître, et les oublier. Ah, modernité !
Quand je vivais au dernier étage d’un immeuble rue de Belleville, il m’arrivait de buter sur des corps saouls effondrés sur le palier. Dehors, il faisait froid, certains se passaient le mot, l’abri était paisible. J’avais pour habitude de les laisser là ces corps, à peine enjambés, en demandant cependant à ce qu’ils évitent de se vider sur la moquette. Le lendemain, bien sûr, ils laissaient derrière eux une auréole de pisse et un ou deux étrons placides, en guise d’au revoir, et de retour du refoulé. Le manège dura quelques années, sans que je songe un instant à leur proposer mes toilettes : même dans la pauvreté, je suis et resterai un bourgeois, manière de criminel aux mains propres.
Vivre dans la rue, c’est avant toute chose, chier dans la rue. Voilà ce que c’est que d’être exclu du monde moderne.
Dans l’ouvrage inégal mais documenté de Mike Davis, Le pire des mondes possibles, on apprend que Kinshasa, metropole de 10 millions d’habitants, ne possède pas de tout à l’égoût. A Nairobi, dans le bidonville de Kibera, il y avait en 1998 dix fosses sceptiques pour 40 000 habitants. La plupart des habitants se vident dans des sacs qu’ils jettent ensuite par la fenêtre. En Inde, on estime que 700 millions de personnes sont contraintes de chier dehors, soit 300 000 tonnes de merde laissées chaque jour dans les rues. Et les femmes qui attendent la nuit pour se soulager, deviennent des victimes potentielles d’agressions sexuelles. Les rares toilettes publiques sont systématiquement bouchées et donc entourées de monticules de merde. Des milliers de gens viennent chier dans les champs qui entourent Rangoon, juste devant leurs cuisines, avant de ramasser le cholera. Partout dans le monde, des habitants jouent, travaillent, mangent, accouchent et se lavent dans la merde, pendant que nous nous empressons de tirer la chasse d’eau.
Il ne s’agit pas d’inégalité. Il s’agit de mondes différents qui coexistent paisiblement et dont l’un ignore, ou feint d’ignorer tout de l’autre. Il s’agit de l’enfer, sans lyrisme, sans vision du Mal, sans cruauté, un enfer banal, quotidien, et sans littérature. Et parce que cet enfer est sale, et qu’il pue, nous nous trouvons incapables de nous placer dans ce que Peguy appelait l’Axe de la détresse. Voilà comment s’entretient silencieusement notre crime.
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Commentaires
Le conchiage de Darwin ?
Ecrit par : Scanner | vendredi, 02 février 2007
"Il faut que la Ville invente des chiottes pour une pauvreté durable"
Ecrit par : home sweet home | vendredi, 02 février 2007
Scanner, c'était une des scènes saisissantes du documentaire fumeux de Sauper que l'étalage de détritus de poissons noyés dans les ordures, comme si déchets et nourriture revenaient au même. Dans certains endroits, on se lave dans la merde, on la mange et on la boit (l'eau qui sort des robinets). Mais sinon, le cinema ne peut pas grand chose : des raccords qui choquent, mais qui s'oublient.
Home sweet home, vous devriez envoyer une lettre de candidature à la mairie de Paris (mais dépêchez-vous, la mandature s'arrête bientôt) sur ce seul programme : après les caniches, plus une crotte d'humain sur les trottoirs parisiens! Les miséreux, va falloir songer à les parquer ailleurs, sinon ça jure visuellement et ça gêne le tourisme durable.
Ecrit par : Slothorp | vendredi, 02 février 2007
Non, je t'assure que les pauvres des pays pauvres en chient beaucoup moins, vu ce qu'ils mangent.
Cette fois, je te suis complètement sur l'influence néfaste de la modernité. De tout temps certains en chient tandis que d'autres s'épanchent sur du papier de soie, ce n'est pas nouveau. En revanche la globalisation a déséquilibré les flux comme jamais. L'urbanisme anarchique et l'exode rural en masse dans des pays sous-développés, qui étaient jusque là agricoles, ont créé des situations sanitaires inédites et épouvantables, outre le dénuement, le chômage etc. Ces ex-agriculteurs se trouvent maintenant pris au piège, eux qui avaient placé tous leurs espoirs dans la ville et le monde moderne, dans des égouts géants.
Ecrit par : pimpeleu | vendredi, 02 février 2007
Céline avait prédit que la merde avait de l'avenir...
Ecrit par : Kate | vendredi, 02 février 2007
C’est vrai, nous sommes tous des bourgeois. Obsédés par la propreté de notre intérieur (qu’on devrait appeler en fait extérieur). Notre idéal, c’est quand cela ne pue pas chez nous, quand la monade sans porte ni fenêtre sur les autres que nous sommes sent bon et peut s’endormir douillettement, après s’être plaint toute la journée de ses petits problèmes affectifs (dont nos minables misères budgétaires et nos échecs professionnels à la con font partie). Ah se contenter du dérisoire de la propreté ! Notre bonheur élémentaire et ultime. D’ailleurs, il suffit que nos toilettes soient bouchées six heures pour que nous ayons envie de nous suicider. Est bourgeois celui ou celle qui ne supporte pas la vie organique – en ce sens tout le monde l’est. Alors oui bien sûr, faire entrer un pouilleux chez nous, même pour le faire chier dans nos toilettes… C’est encore trop. Mieux vaut que cela pue dans les escaliers ou le hall de l’immeuble plutôt que chez nous. Son gros cul sur plein de boutons sur notre cuvette, ses excréments d’homme de la rue, sans compter ses grosses mains dégueulasses qui vont imprégner notre papier cul…Brrr. Et si l’enfer était, après notre mort, une immense latrine dans laquelle on tomberait (comme Ninetto Davoli dans Le décaméron de Pasolini ?). Ca nous apprendrait la vie non ? Même pas. L’enfer – ce qui ne peut s’évacuer. Bon, je vais me coucher.
Ecrit par : montalte | samedi, 03 février 2007
J'ai avec moi une jeune femme qui officia en tant que Dame Pipi-caca dans un établissement homosexuel indien et qui souhaite en témoigner :
- " C'était l'horreur. Même aujourd'hui, je ne peux plus manger d'agneau sauce Vindalou"
Merci
Ecrit par : monsieur anonyme | lundi, 05 février 2007
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