mercredi, 22 février 2006

Et alors (cinquième partie)

Ami lecteur, quittons un instant le fracas éreintant des actualités, gardons au cœur l’esprit de suite et reprenons ensemble le chemin de cette journée de juin où je tournais mon premier court-métrage.

J’avais passé une nuit sans sommeil, affreusement tourmenté par une myriade d’angoisses qui ne dansaient qu’un seul ballet au fond de ma poitrine, celui de ma médiocrité.
Ici, marquons déjà une pause : le bon goût exigerait que je reprenne la phrase précédente pour l’alléger substantiellement et virer toutes ces images ridicules. Mais aussi vrai que celui qui n’avance pas finit par tomber et disparaître, nous pouvons être sûr d’une chose : le bon goût, nous nous en battons allègrement les couilles.
Et ce blogue l’a prouvé à maintes reprises.
Poursuivons. 
Il avait plu tôt le matin et la misérable pelote de nerfs que j’étais devenu croyait y voir là un mauvais présage. Je me raisonnais alors que je conduisais dans un état d’excitation et de fatigue avancée un 22 m3 gavé comme une oie malade de projecteurs, drapeaux, pieds, rails, camera et combo dont le chef-opérateur m’avait certifié l’absolue nécessité. Evidemment, je devais rapidement comprendre quelques heures plus tard que le tiers du matériel n’allait jamais servir à autre chose qu’à rassurer ce directeur de la photographie dont la jauge de talent se mesurait à la tonne de HMI disponible. Inutile d’enrager, c’est une chose courante dans le métier que de voir les maîtres de la lumière vous présenter des exigences longues comme un jour sans pain. Toute la négociation consiste à réduire la liste de ces exigences sans qu’ils finissent par vous traiter d’ « incompétent radinard » à la première facétie du soleil. Au pire, ils quittent le tournage et le film reste inachevé. Mais franchement, qui irait pleurer pour si peu ?
Après l’installation du premier plan qui prit une demi-heure de plus que ce qui était prévu dans le plan de travail, je commençais à faire répéter les comédiens. Le plan durait deux minutes, et nous n’avions droit qu’à deux prises, vu que la pellicule utilisée avait été tirée en douce des plateaux d’un long-métrage. Pendant la première répétition, le chef-opérateur qui était décidément en grande forme me conseilla sans grande discrétion de modifier une réplique. Je lui demandais s’il faisait la lumière. Oui, répondit-il après un temps d’hésitation. Parfait, repris-je, je m’occupe donc du reste. A partir de ce moment-là, il me fouta une paix royale, si royale qu’il devait diriger son équipe d’un œil morne en utilisant celui qui restait libre pour loucher sur sa rutilante cylindrée qui se morfondait dehors sur le trottoir. Pendant les pauses, je pouvais même l’observer l’astiquer soigneusement en conversant de loin avec sa petite amie qui était venue le voir travailler. Heureux homme : l’intermittence était un mode de vie qui se glissait dans la moindre de ses actions. L’amour, le talent, l’attention, l’intelligence, rien de cela chez lui ne paraissait durable.  Aussi, mieux valait ne pas trop prolonger la conversation quand on s’adressait à lui.
A onze heures, je lançais enfin mon premier « moteur ! », suivi de « action ! ». Lancer est un bien grand mot vu que ma voix préféra s’étrangler en un râle minable qui laissa les comédiens dans l’expectative jusqu’à ce que l’assistant se fit mon porte-voix. Il y a vraiment des jours où l’on préférerait être un con marchant à l’ombre des nuages. Mais à ce moment-là, j’étais un con en plein soleil, le visage tordu par l’angoisse en même temps que par le plaisir gamin de pouvoir tourner. Du reste, à la deuxième prise, je criai si fort qu’un des comédiens sembla stressé tout du long, ce qui collait bien avec les intentions. Dans l’après-midi, nous devions tourner les scènes où le petit bonhomme revenait avec un visage affreusement cabossé. Croyez-le ou non, la maquilleuse me certifiait que cela impliquait un effet spécial, c’est-à-dire une pauvre prothèse à coller sur le pif. Evidemment, ce fut la colle qui devait nous planter. La colle ne collait pas. Nous démarrions une prise où le comédien jouait une scène pathétique et terrible et je voyais progressivement dans mon combo son nez glisser lentement sur la droite jusqu’ à tomber par terre en une boule sanguinolente de morve et de glue. Il fallait alors la ramasser, la remettre sur le visage du comédien et tout recommencer. Après voir sué sur des plans de deux minutes, je suais maintenant sur des plans de dix secondes, priant le ciel pour que le ramassis glaireux restât en place jusqu’au bout. C’est ainsi que je découvrais la condition du réalisateur dans toute sa splendeur. Il fallait oublier Kubrick, Coppola, Pialat et tous mes lointains amis pour ne se concentrer que sur cette chose-là : mais bordel de merde tu vas tenir sale putain de prothèse !
A la fin de la journée, après avoir assisté à un débordement de conneries de la part de l’équipe technique qui, entre deux plans, s’était amusée à faire la chenille pendant quinze minutes en hurlant « Dans le cul, la machinerie ! » sous l’œil goguenard du chef-op qui briquait toujours sa moto, j’étais soulagé, heureux, abattu et ne ressentais qu’un grand vide. Le cosmos entier s’était engouffré dans ma bouche et n’avait laissé qu’un énorme trou noir.
Plus tard, j’allais monter le film en une journée, après avoir refusé deux musiques différentes. Plus j’avançais vers son terme, plus je me rendais compte que j’avais raté mon coup. Le film pouvait être drôle mais il manquait de la plus élémentaire énergie et n’avait pas de squelette. J’avais manqué l’essentiel qui était de tourner en un seul plan séquence. Je m’y étais refusé pour des raisons pratiques. C’est ainsi que j’appris que certains compromis n’étaient que des défaites. Les bons metteurs-en-scène savent faire la part entre l’essentiel et l’accessoire. Sur le premier, ils ne céderont jamais, quitte à provoquer le plus dur des conflits.
Ce fut là ma première leçon.
Et ma première satisfaction fut d’avoir rencontré un formidable comédien. Je le sais depuis lors : sans un acteur, je ne prends pas de plaisir sur un tournage.
 
Le film allait ensuite tourner dans quelques festivals.

(à suivre)

vendredi, 10 février 2006

62 millions d'enfants de putains

medium_folamour.3.jpgmedium_auditions_outreau.3.jpg
 

D’une mise en scène à l'autre, d’un film de fiction à une information filmée, d’une farce bouffonne à un évènement de la démocratie médiatique, la même clôture et la même circularité. Sauf que les journalistes ont remplacé les metteurs en scène. Et la bêtise a pris le pouvoir.

 Docteur Strangelove, and How I learned to stop Worrying and Love the Bomb : il s’agit donc d’aimer deux fois, comme pour se convaincre de son affection et affirmer son adhésion à la catastrophe. Trouver sa place névrotique dans la mécanique en cours, le réseau indifférencié des procédures, les lignes de code qui viennent déchirer le tissu fragile du langage pour que le sens se perde et qu’il aille s’effacer dans le désert Jonarda del Muerto. Et, implacablement, les poumons pleins d’un chant idiot que nous aimons, il nous sera alors facile d’avancer sous les feux du soleil atomique, et de marcher jusqu’à la fin, ensemble.

Outreau. La démocratie qui s’offre en spectacle, qui se tâte le pouls, se touche les côtes et se mire jusqu’à l’ivresse : suis-je assez belle, après cela ? Cela, c’est quoi ? Une fabrique de coupables, à pleine mesure, indifférenciée, implacable. Les coupables deviennent ensuite victimes, mais qu’à cela ne tienne, on en cherche d’autres. « Who watches the watchmen ?” chantait Dylan sans avoir lu La République. Nous le savons aujourd’hui, c’est une ronde où tout le monde participe et où tout le monde se surveille : les juges deviennent  les jugés et les medias sont à la fête. Il est dit que les démocraties, si fragiles en temps de paix, sont implacables en temps de guerre. C’est qu’elles ont trouvé leur ennemi. Voilà bien ce que la fiction démocratique poursuit inlassablement pour pouvoir se shooter au réel : le méchant du conte, le loup vomi par la nuit pour les grands enfants que nous sommes.

L’audition du juge Burgaud a très vite dévié pour se chercher son ogre. Et le monstre s’est écrasé sous les questions du rapporteur. Alors les média ont parlé : le petit juge était incompétent, timide, embrouillé. Du spectacle, de l’émotion, c’était joué d’avance, il suffisait de s’arrêter sur la mise en scène : circularité et clôture des participants, comme s’il était possible encore d’englober tout le monde dans la catastrophe, sauf que… Sauf que les caméras étaient en dehors du cercle, comme la presse, comme tous ces nouveaux petits juges encartés qui eux ne perdent jamais la main. D’être en dehors du cercle leur a permis de jouer la réalisation sur des champs et des contre-champs, c’est-à-dire de réintroduire le bon, et le méchant.

Mais maintenant nous savons qui est la brute. Et nous n’oublierons pas.

Sans cette mise en scène réduite, nous nous serions interrogé sur cet espace clos et circulaire qui racontait un tout autre récit, celui peut-être de la solidarité. Solidarité entre celui qui fabrique et vote les lois (tiens, le rapporteur Houillon et son cor postillonnant par exemple) et celui qui les fait appliquer. C’est un fait que l’affaire Outreau relève ni plus ni moins que du fonctionnement normal de la justice, dont nous sommes tous partie prenante. Solidarité aussi des créateurs de fiction qui tous ont besoin d’inventer le monstre de nos cauchemars qui justifiera la tenue du corps social et la bonne marche de tous ses participants. Car la suspicion de pédophilie valait bien toutes les culpabilités, et l’intoxication mentale jetée dans l’assiette d’un juge tournait, elle, à plein régime dans les presses parisiennes.

Nous savons donc aujourd’hui que la mise en scène de notre temps démocratique a été confiée au plus mauvais acteur du film.

Et, le 16 juillet 1945, après le premier test d'explosion atomique, le responsable des essais Kenneth Bainbridge pouvait affirmer à Robert Oppenheimer  : "Now, we are all sons of bitches".

lundi, 06 février 2006

Guernesey

medium_g4.jpg

C'était un jour de mai, à Cannes, un jour ensoleillé et un peu abîmé par la foule. J'attendais au pied de la résidence la navette qui devait me conduire sur la croisette. J'étais seul, en retard, j'avais un rendez-vous, rien d'excitant, mais il fallait y être. La voiture n'arrivait pas, je m'impatientais. A un moment, j'ai tourné la tête et j'ai vu cette jeune femme, petite, fluette, ses jambes fragiles qui semblaient suspendues sous sa jupe noire et ses yeux qui s'ouvraient comme deux bulles glauques, entre le bleu et le vert, comme l'eau de mer disent les dictionnaires. Elle souriait, un sourire pour elle seule, adressée à un souvenir, que je voulais prendre pour moi. La navette est arrivée, nous avons grimpé dedans et je lui ai demandé ce qu'elle venait faire au festival. Elle était comédienne et jouait dans un film selectionné à la Quinzaine. Je lui demandai lequel, "Guernesey" répondit-elle. "C'est sur Victor Hugo?". Non, non, elle a ri. Et puis elle a sorti une invitation de son sac et me l'a tendue, c'est ce soir, venez, vous serez bien placé, près de l'équipe. Quand la navette est arrivée, elle m'a demandé ce que je faisais, j'ai dit que j'avais rendez-vous, que je travaillais - quel ennui bon sang - et que je produisais des courts-métrages que personne ne voyait, des films invisibles, c'était ma spécialité. Et j'ai couru, pour ne pas être en retard.

Le soir, j'avais convaincu quelques personnes de m'accompagner à la séance de la Quinzaine. J'étais dans la salle, à quelques mètres d'elle, la réalisatrice présentait son film, puis les lumières se sont éteintes, son visage est apparu, gigantesque sur l'écran, comme une île battue par le vent.

Guernesey.

Les jours suivants, je répétais la même question à chaque personne que je rencontrais : "As-tu vu Guernesey?". On me répondait que non. J'insistais auprès des critiques que je croisais, allez le voir, c'est important. Je les retrouvais tous pour la projection du dernier film de Jolivet.

Guernesey est un film d'états et de présences. Toute l'histoire se déroule à l'intérieur d'un corps, mis en présence de paysages qui sont autant d'ouvertures, de blessures et de plaies par où enfin le monde entier pénètre. Un film qui vient après Le désert rouge et après Stromboli, trop tard diront certains, mais ils auront tort, car la réalisatrice Nanouk Leopold se tient à cette hauteur-là, en pleine innocence de son cinema.

Guernesey sort le 08 février, avec Maria Kraakman dans le rôle principal, que je n'ai jamais revue.

Toutes les notes