jeudi, 26 janvier 2006

pont 2

 

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D'avoir tort aux yeux de tous, il semble bien que Spielberg ait cette fois-ci eu raison. Comme il existe une intelligence de l'acteur qui n'a pas grand chose à voir avec celle de l'individu, s'exerce aussi une intelligence du réalisateur, masquée derrière l'évidence du discours. C'est une pensée en actes qui se déploie au travers d'une mise en scène. Hormis l'atroce faute de goût habituelle, Spielberg a réussi un film d'une très grande sécheresse et d'une puissance assommante. Son humanisme bêlant semble entièrement recouvert par les cendres qui ne cessent de tomber dans son oeuvre recente. Le foyer qu'il n'a cessé de poursuivre et de protéger paraît désormais consumé par le feu.

lundi, 23 janvier 2006

Et alors (quatrième partie)

De le voir ainsi les vêtements tâchés de sang, branlant doucement pour retrouver sa place près du comptoir, j'en frémis encore. C'était la beauté, c'était l'histoire, c'était la présence nue des siècles passés qui remontaient le cours du temps et glissaient en silence sur le sol carrelé. Je le sens aujourd'hui, comme un grondement au fond de la poitrine, les petites fictions de nos contemporains sonnent invariablement creuses. Il suffit d'y poser son index pour sentir que la jarre est vide. La glaise façonnée, la couche plastique (plassein disaient les Grecs pour parler du modelage) est de même nature que la dangereuse Pandore. C'est une vierge de terre et d'eau, modelée sous la main d'Hephaïstos et qui n'apprit qu'une seule chose du bel Hermès : le mensonge. La fiction est une mystification de boue au charme vénéneux. Elle ouvre toutes les boîtes par où s'échappent nos maladies de l'esprit. Plus nous l'embrassons et plus nous quittons le sol dur du réel, les rivages découpés de l'historia et le ciel accueillant du muthos. Combien de fois ai-je pu goûter ses lèvres et poser mon visage sur ses seins? Combien de fois me suis-je crevé les yeux plutôt que de voir sa fausseté? Et là, un soir de mars 2000 où le temps semblait couler comme une farce dans la main d'un conteur, je sentais passer la rugueuse haleine de l'histoire, la trouée du fait réel qui avançait au rythme de la démarche claudiquante d'un petit arabe en sang. C'était mon frère lointain, mon ami dégoûtant, le signe du monde qu'on eut préféré cacher, l'infâme pauvre qu'on ne souhaitait pas croiser deux fois. Son physique portait le dur et sec cailloux d'un point historique et son visage était un palimpseste des coups multiples qu'il recevait depuis des années. On ne jouait plus. Aucun mot d'esprit, pas plus d'invention que de tortueuses pelotes psychologiques : un fait divers venait de briser la cruche vide de mes historiettes.

Quinze minutes plus tard, le fait divers était menotté et partait finir sa soirée en garde-à-vue. La police avait aussi embarqué le pauvre colosse serbo-nazi. Les deux s'accusaient mutuellement d'avoir déclenché la bagarre et menaçaient de porter plainte. Je bus un dernier verre et rentrai chez moi l'esprit agité. J'étais coinvaincu de tenir là une manière valable, pour tout dire honnête, d'entrer dans le monde du cinema.

En juin 2000, je tournai mon premier court-métrage professionnel. L'histoire était simple : un petit homme rentrait dans un bar et insistait pour se battre sans raison avec un autre, bien plus grand et fort. Ce dernier, d'allure placide, refusait. Mais à force de provocations, il l'entraînait dehors pour lui infliger une correction. Le petit revenait à la charge trois fois de suite. C'était une comédie noire qui finissait mal. Le film durait six minutes et j'allais le tourner en une journée avec une équipe d'une vingtaine de personnes.

Dont une quinzaine d'imparables cons. 

(à suivre) 

vendredi, 20 janvier 2006

Et alors (troisième partie)

Après ce détour géopolitique contemporain, revenons à notre travail de mémorialiste des ruines. Ne perdons pas de vue que l'histoire avance pieds nus dans la pénombre des ruelles désertes. Sous les radiances colorées des néons, le ton ce soir-là n'en finissait plus de monter entre les deux hommes. L'arabe hurlait des insultes sans nom au géant dont les poings se serraient comme des catapultes. N'importe qui de censé aurait vite compris qu'il valait mieux ne pas nourrir davantage sa colère sous peine d'en subir de graves conséquences physiques. Mais nous avions affaire à un petit être malingre et parfaitement cinglé, au comportement de kamikaze perdu, sans avion à détruire ni Empereur à louer. Une débauche d'énergie rageuse et vide tournait comme une toupie folle dans ce corps de crevette. Les clients présents sentaient la barbe de Nostradamus pousser sur leurs mentons à mesure que chacun pouvait préciser les évènements à venir. On avait tiré les cartes, renversé les tasses de café, louché gravement sur les astres poilus, la divination était égale : du sang allait couler.

D'un coup, la brute balkanique empoigna le minuscule sémite et l'entraîna dehors respirer l'air frais des nuits d'hiver fatigué. Le bar parut brutalement vide et inhabité. Un silence se fit qui dura trois minutes, laissant quelques sourires accrocher poliment nos regards gênés. Le monde tournait encore mais plus personne n'osait le boire. Les alcools tiedissaient comme les draps de nos lits. Enfin la porte s'ouvrit pour laisser entrer deux gros poings rougis et un visage fermé. Le barbare reprit sa place sans un mot et but son verre comme si l'affaire ne méritait pas plus de commentaires. Nous le regardions du coin de l'oeil en imaginant douloureusement la compote de glaires et de sang qui devait se traîner sur les pavés glissants. Peut-être même sa plainte étranglée s'élevait-elle dans l'air jusqu'à réclamer sa part de justice aux étoiles muettes. Mais quelle justice peut-on réclamer par ici ? Mieux vaut s'accrocher à son souffle et tirer sur ses bras jusqu'à les durcir comme du diamant. Alors seulement, plus rien ne pourra être brisé. Le kamikaze devait en savoir un rayon là-dessus. Car à peine le géant avait-il fini son verre que la cloche d'entrée tinta discrètement. Sic transit gloria mundi, le petit arabe faisait son retour, et ce n'était pas beau à voir. Un oeil déjà fermé, la lèvre ouverte et le nez retaillé en patate vermillone, il balançait sur ses deux jambes d'un air revêche et insolent pour finalement reprendre sa place à côté de son bourreau. Alors, entre deux bouts de dents, il articula les mots de sa dignité : "Je n'ai pas fini mon verre". La consternation fut totale. Les hostilités n'allaient pas tarder à reprendre. A peine deux minutes s'écoulèrent dans un silence volcanique que les noms indélicats fusèrent de nouveau. Finalement, le petit empoigna le grand qu'il devait juger trop mou et se retrouva brutalement dehors pour une nouvelle tournée de gifles. Le temps n'était plus à la peine et la plupart des clients présents commençaient à se gondoler. Le rire, dans ces moments-là, est comme un chien armé pour percuter la cartouche. Que la balle détruise les chairs et nous voilà détendus. Alors nous rîmes. Jusqu'à ce que la porte s'ouvre pour découvrir le visage illuminé et sanguinolent du petit arabe.

"Ah, l'enculé!" hurla-t-il.

(à suivre)

mardi, 17 janvier 2006

Et alors (deuxième partie)

Un soir de mars 2000, j'avais donné rendez-vous à un ami dans un bar du XXème arrondissement. Il avait plu toute la journée et j'observais de l'intérieur les chaussées luire sous les réverbères. Le froid mordait encore à cette époque de l'année, et on croyait bon d'accompagner la sortie de l'hiver en vidant quelques verres comme si les premiers beaux jours allaient s'installer cordialement à nos côtés. A l'autre bout du comptoir, un grand type costaud sifflait lentement des verres de vin rouge en se passant régulièrement la main sur le front. Il avait l'air de ces bonhommes isolés qui ressassent les souvenirs douloureux et finissent par parler tout seul. A la fin, des rides se dessinent qui sont comme l'empreinte du verre sur leurs visages. Je m'en souviens notamment d'un qui se tint assis au zinc du Soleil durant deux saisons. Je l'appelais Geronimo. C'était un grand magicien. Il faisait disparaître des verres de vin blanc en conversant avec un invisible compagnon, le sourire aux lèvres, parfois la mine sévère qui réfutait un argument, mais sans jamais s'arrêter de parler. Quand on s'adressait à lui, il relevait le regard (ce qui me faisait dire que son interlocuteur devait être un nain), plissait les yeux, faisait non de la tête, avant de replonger dans sa conversation. Un jour, son tabouret resta vide. Le lendemain, un autre client l'occupa. On finit par s'habituer à son absence. Je ne le revis jamais.
Ce soir de mars 2000, je conversais longuement avec cet ami qui se plaignait de s'être fait refuser son manuscrit par un premier éditeur. Des années plus tard, son livre allait être édité et nous ne serions plus du tout ami pour d'excellentes raisons. On ne prête de caractère immuable aux choses que par paresse, ou fidélité. L'expérience offre l'inestimable avantage de vous laisser choisir entre l'une et l'autre. Ce soir donc, j'avais fini par oublier la présence de l'armoire humaine qui buvait tristement à l'autre bout du comptoir. Le gaillard devait finalement se rappeler à moi quand j'entendis une dispute éclater. Un petit arabe tout sec l'avait rejoint et lui criait dessus. L'autre répondait avec sa grosse gueule dans un sabir où se mêlaient le français et une langue de l'est et, comme par réflexe pavlovien, je lui attribuais les qualités d'un Serbe. C'était une chose encore connue de tous à l'époque : une grande brute slave mal rasée avec des petits yeux d'assassin ne pouvait être que serbe. Les Serbes étaient méchants, cruels, barbares, nazis. Ils pillaient, violaient, égorgeaient, démembraient, génocidaient, et buvaient comme des Polonais. Ils étaient la honte de l'Europe, la honte du monde civilisé, le furoncle affreux qui croissait sous notre inaction et que l'on s'empressa d'aller bombarder quand l'Amerique de William J. Clinton décida qu'il était bon de donner droit aux revendications des associations mafieuses. A l'époque, Ben Laden jouait au football sur les terrains afghans et faisait rigoler tout le monde avec ses idées farfelues de planter des boeing dans les tours de Manhattan.  Mais l'homme avait des ressources : comme nous devions l'apprendre, il gagna à la loterie et empocha le prix du nouveau premier nazi du monde. Reste qu'il est bien difficile de se maintenir à un tel niveau de compétition tant les prétendants sont nombreux. Il est aussi dangereux de ne pas connaître les règles. Pas la peine de demander à Saddam Hussein, son visage parle pour lui : mais qu'est-ce-que je fous là? semble -t-il répéter. Tais-toi, nazi...
 
(à suivre) 

lundi, 16 janvier 2006

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Ce que ses personnages retenaient encore au travers de leurs gestes, il faut craindre que nous l'ayons perdu. Nous ne comprendrons plus les films d'Ozu. Notre impudeur et notre ivresse personnelle n'en veulent plus.

vendredi, 13 janvier 2006

Et alors ? (partie 1)

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A mesure que l'état d'adolescence prolongée s'éloigne, les peaux qui n'ont jamais été les nôtres finissent par se détacher en paillettes grasses. Des années auparavant, je serais ainsi intervenu avec une passion feinte dans la discussion ayant cours sur cet autre blog. Mais je sais bien aujourd'hui que la question de la cinéphilie ne m'a jamais touché, et que je n'ai au plus fait que la rêver. Je n'ai pas eu cette approche systématique et obsessionnelle des films qui aurait pu m'entraîner dans une défense acharnée des formes basses de culture ou me conduire à élever un détail au niveau d'une vision du monde (dernièrement : le regard fondamentalement démocratique de James Steward). La démarche d'aller voir tous les films n'a jamais été la mienne et, d'une certaine manière, le cinéma m'a toujours semblé un long fleuve boueux, dont l'intérêt principal était d'éviter de regarder la télévision sans avoir à ouvrir un livre ni boire un verre avec la dernière personne ennuyeuse qui ne vous avait pas fuit. Ce n'est pas par passion que j'aime certains films, mais par surprise. Les relevés systématiques me laissent froid, comme les rencontres sociales sous contrainte et les voyages de convention qui mêlent l'exotisme du zoo mondial à la routinerie abrutissante de toute une classe d'occidentaux. Beaucoup de mes fréquentations se donnent l'illusion de ne pas s'ennuyer en dépensant de l'argent, et réussissent ce curieux exploit de poser leurs pieds à d'autres points du globe sans jamais être en mouvement. Les voyageurs d'aujourd'hui sont des vérificateurs de cartes postales. La civilisation du loisir veut tout préserver mais ne construit jamais rien. L'ennui est la seule forme d'authenticité qu'elle accepte. Pour le reste, nous sommes largement pourvus en simulacres.
C'est ainsi que je comprends ce désir que j'avais d'être cinéphile : la passion permanente, l'élitisme des bas-fonds, les communautés sectaires me semblaient procurer des joies authentiques. Evidemment, tout cela était faux : l'époque n'est plus à la cinéphilie dont les derniers specimens purs traînant encore dans les salles de quartier (sont-ils allés dans l'espace culturel de Bercy?) dialoguent à haute voix avec d'invisibles interlocuteurs et laissent dans leur sillage des odeurs de vieux mal lavés. Surtout, la possibilité de petites communautés de culture et d'élection s'est dissoute dans les associations de danses du ventre et les reconnaissances identitaires à la pauvreté véritablement entropique. Il a fallu l'admettre et donner congé aux prétentions niaises de mon adolescence : l'héroïsme n'est possible que dans la rupture absolue avec ce pays, ce continent, cette civilisation. Les voix qui tonnent leur resistance sont bien souvent les mêmes qui s'éclaircissent en buvant le champagne de nos supermarchés ; leurs postures ont fini par m'indifférer.
Il reste cependant quelques zones d'authenticité brute dans lesquelles j'écluse mon ivresse. De petits comptoirs sales et qui brillent sous la lumière des néons. Des êtres essoufflés s'y tiennent comme les santons de la crèche, braillards ou mutiques, pleins de secrets et d'amertume. Il ne faut pas beaucoup les toucher pour que leur poing se dresse contre l'époque, mais l'époque ne tremble jamais car elle fait boire les vaincus.
C'est ici que s'est recomposé un amour tranquille des livres et la pratique du cinema. Mon premier court-métrage doit beaucoup à ces lieux.
(à suivre).

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