mardi, 29 novembre 2005

Pornographie








Depuis septembre, Jean Guilloré est de retour et rien n'a changé : il s'appelle encore John B. Root. Si l'on ne choisit ni sa famille ni son nom, on mérite en revanche son pseudonyme. Celui-ci n'est ni drôle ni beau mais il en vaut bien d'autres (Fred Copula et consorts). Reste que n'importe quel borgne passé roi dans une bauge à cochons gardera sa couronne de plâtre toujours crottée. J'avais déjà évoqué ma rencontre avec le pornographe dans une vie antérieure, et il s'en était plaint tout aussi gentiment que brièvement. Il faut reconnaître que l'homme n'a pas l'air méchant : à lire son journal en ligne, on peut même lui trouver une certaine candeur puérile doublée d'une droiture de circonstance qui le porte à protéger les belles et moins belles venues se déshabiller devant son objectif. Perdu dans la partouze et l'accumulation capitalistique-sexuelle, on sent quand même le bon père de famille et l'honnête artisan. Pourquoi s'en prendre alors à lui plutôt qu'à d'autres qu'on imagine aisément moins soucieux de la dignité humaine ? C'est que, contrairement à ses collègues qui bûcheronnent sans états d'âme de la chatte hongroise pour capitaliser sur leur propre jouissance, Jean Guilloré écrit - avec les tournures stylistiques d'un ancien auteur de littérature jeunesse - et défend le film pornographique comme un genre cinématographique à part entière. Et sa retape d'intello de la chair au pilon finit par porter ses fruits. Dans le numéro des Cahiers du Cinema daté de septembre 2002, Thierry Jousse s'était ainsi fendu d'un reportage sur le tournage d'un film de John B. Root. L'artiste des trous lisses y gagnait ses galons de génie orsonwellesien du cul plat. Dans le même ordre d'idées, on peut retrouver le site du pornographe parmi les liens de ce blog cinéphile dont les billets manifestent souvent une belle intelligence critique, avec tous les débordements fumeux que cela peut entraîner. Cette escapade de John B. Root hors des sentiers balisés du milieu pornographique (ses vignettes internet, son porno du samedi soir, sa chaîne spécialisée et ses minuscules starlettes pour émissions de troisième partie de soirée) traduit un adoubement critique du film X. Or, cette reconnaissance qui prend parfois les atours d'un manifeste n'est rien moins qu'un virus mortel pour le cinema.

Petite incise pour les défenseurs jansénistes de la pornographie et de la liberté des moeurs : il faut ici d'emblée évacuer toute accusation de moralisme bourgeois qui tenterait à bon compte de disqualifier le fond du propos. Empereur de la fesse, ordonnateur des ballets du stupre, prince fornicateur ou petit ouvrier du poil pubien, à tous les zelotes du pansexualisme, je confesse être excité par la très grande majorité des images pornographiques qu'il m'arrive de regarder. Je ne suis pas opposé à l'existence sociale de la pornographie en tant que telle, mais à la dissémination dans le flux des images quotidiennes d'un modèle pornographique qui met en exergue un corps fétichisé, à la sexualité aussi harangueuse que lisse. Les films porno qui restent dans le champ du porno, c'est à dire dans un espace délimité par un interdit symbolique, ne me posent aucun problème. Oui à la jouissance, non à la chienlit.

Cette reconnaissance ne tombe pas cependant de nulle part : le genre pornographique, proche en cela du gore, n'est jamais loin de solliciter naturellement quelques caractéristiques parmi les plus fondatrices du cinema. Il faut ainsi lui reconnaître une évidente vérité documentaire par rapport à laquelle tout film de cinema essaie de se situer. Dans le film X, aussi mal joué et boursouflé soit-il, nous voyons une relation sexuelle qui a bien eu lieu. Par une brutale réduction, le réel se manifeste à travers un coït (voire plusieurs pour les exploits de foule), attesté et authentifié par la représentation codifiée d'une jouissance masculine extra-corporelle (dite "ejac faciale" ou "mammaire", en évitant les cheveux par pitié). Les films dits "traditionnels", quand ils sont décidés à ne pas recouvrir intégralement le réel d'imagettes puériles, ne cessent de courir après cette attestation (qu'on songe au film d'action, où l'insistance mise sur les cascades réalisées par les comédiens tient lieu de certificat d'authenticité). A cela, le film pornographique ajoute son necessaire interêt pour l'empreinte des corps humains (des animaux monstres pour les films les plus extrêmes) sans lesquels l'excitation ne trouve plus son objet, hors cas de fétichisme aigu. La représentation des corps est justement un des fondements du cinématographe, à qui il doit en partie sa naissance. Sans les travaux d'Etienne-Jules Marey, le cinema serait un spectacle de foire et d'actualités, c'est-à-dire une télévision. Après lui, donc à son origine, il réalise l'exploit de traiter le corps humain comme une objectivation subjectivée : décomposé sur un écran au rythme analytique de vingt-quatre images par seconde, le corps est soumis comme objet à notre regard en même temps qu'il est ressaisi par une conscience. Il devient autre en même temps que nôtre. Ce rapport au corps est bien au coeur du film pornographique qui en joue pour assurer son objectif premier : l'excitation. Il faut enfin remarquer la propension du X à faire advenir des fantasmes tout en les laissant irréalisés : actualisés sous nos yeux, ils demeurent malgré tout hors de notre vécu. C'est exactement le genre d'objectivation irréelle que le cinema opère avec nos images intérieures. Là encore, nous trouvons plus que des points communs.

Mais cette ambition programmatique ne tient plus face à la réalité de la production porno. La baisouille qui ahane à tout va laisse un peu perplexe quant à l'éventualité d'une présence du cinema dans des plans tous plus fonctionnels les uns que les autres. A regarder le spectre d'ensemble du genre, du gonzo jusqu'à la production ouvragée, on constate que l'image pornographique est un aplatissement sans mesure du réel où toute relation sexuelle est invariablement filmée comme un match de football dont on connaîtrait l'issue. Les moyens qu'on lui donne n'y changent rien, pas plus que l'éventuel talent d'un metteur-en-scène. Le discours geignard du gourou B. Root qui ne cesse de se plaindre du manque de considération et de moyens dont il souffre n'est que le paravent rhétorique pour gogos derrière lequel se cache cette simple vérité : le cinema porno n'a jamais existé, et il n'existera jamais. Et cela pour cette simple raison : en poursuivant indéfiniment l'excitation de son spectateur, il réduit les images à un jeu de surfaces vide et insensé. Dans le film porno, les gros plans sur le sexe ne font surgir aucun territoire ni paysage et ne sont les représentations mentales de rien. La pornographie s'interdit finalement d'être obscène parce qu'elle est incapable de métaphore. L'image qu'elle produit se cogne à une immédiateté des sens obtuse et se dissout dans la jouissance recherchée. L'illusion critique qui voudrait prendre les vessies pour des lanternes vient de ce que la pornographie croit toucher à l'interdit en se saisissant du même matériel que l'obscène alors qu'elle le traite et fonctionnalise platement. Il n'y a pas d'écart dans le porno, juste de l'ennui. De par sa nature même, il est ainsi voué à échouer dans ses tentatives de représentation cinématographique : en montrant, il banalise, et plus il banalise, plus il veut montrer. Hypermécanisation des corps, aplatissement du réel, épuisement du regard : la pornographie est insidieusement l'envers mortel du cinema. Les thuriféraires d'un cinema X sont donc les fossoyeurs du septième art qu'ils n'aiment pas plus qu'ils ne le comprennent. Et les pornographes n'en sont que les garçons de morgue.

Qu'ils se contentent donc de jouir dans leur coin.