lundi, 31 octobre 2005
Lettre à Andreï
Le 29 décembre 1986, je devais être dans un appartement étroit de Malakoff à vider une boîte de chocolats en attendant de partir m'engouffrer dans une des salles du quartier montparnasse. Je ne sais plus au juste quel film j'allais voir mais cela n'avait aucune importance. J'appréciais simplement de me retrouver sur les fauteuils en tissus rouge face à un écran qui me semblait bien plus vaste que le monde étriqué dans lequel baignait mon enfance éteinte. J'aimais les sons, le déferlement des images, les rires dans la salle, j'aimais le parfum des cacahuètes grillées quand les ouvreuses passaient avec leur panier en osier, j'aimais le moment où l'obscurité mangeait la salle et que le générique apparaissait, et pour tout cela je ne comptais pas ma joie. Le 29 décembre 1986 dans l'après-midi, j'avançais donc dans les couloirs du metro de la ligne 13, sans savoir que vous veniez de mourir quelques heures auparavant. A deux heures du matin, un médecin avait constaté votre décès après une année passée à lutter contre la marée cancéreuse qui retournait votre chair en un amas de cellules proliférantes et folles. Des années plus tard, j'apprendrai votre mort en découvrant votre deuxième film, j'avais vingt ans, ne m'intéressais à rien, et la seule vie que je pouvais imaginer me semblait effroyablement terne et vide d'enjeu.
Le réel vint à moi cet après-midi où je rentrai dans une salle du quartier latin, le Saint-André-des Arts situé rue Git-le-Coeur, je crois bien. Le ciel était gris, on rejouait Andreï Roublev, je traînais une solitude d'étudiant visité par les livres. C'était un vieil oncle qui m'avait parlé de cette oeuvre quelques jours aupravant alors que nous vidions des bouteilles comme tous les samedi midi, ce qui fait que j'étais le plus souvent soul et qu'aujourd'hui j'écris une lettre adressée à un mort. Je n'aime jamais autant les personnes que lorsque elles ont disparu ou que je suis ivre, car alors je sens bien qu'un élan me porte vers les hommes de manière inconditionnée. "C'est plus nostalgique" pourrais-je écrire en reprenant une phrase que vous prononciez sur le plateau de votre dernier film. Nostalgie, le mot sonne avec une musicalité de chambre qui tapisse la langue et envoûte son chemin dans la gorge. La bouche s'ouvre et se ferme et le mouvement des lèvres s'achève sur un point de suspension, comme une note éternellement tenue dans l'air. Sur cette note s'est affirmée votre musique qui n'a jamais cessé de me bercer, creusant cette maladie de l'âme pour mieux la pétrir sous les mains de l'absolu. Car, depuis ces heures passées dans la salle du quartier latin, comme Andreï Roublev revenait dans le monde au son d'une cloche, ma présence s'est trouvée justifiée en sortant de la salle. Je me suis découvert une voix, et un regard, ce qui est plus qu'une ombre. Je vous dois une vie, la mienne. Sous le ciel, elle vaut comme les autres.
Je n'ai pas compris d'emblée par quels détours techniques la lourde machinerie cinématographique se muait dans vos films en un geste élégant et grâcieux. Vos plans possédent ce caractère d'évidence que l'on retrouve le plus souvent dans les lieux attachés intimement à notre histoire. Nous les habitons comme nous habitons nos vies, avec un sentiment mêlé de naturel et de perplexité. C'est, je pense, un effet de votre mise en scène. Vous creusez le cadre et, à quelques exceptions près, (de nombreux plans dans L'enfance d'Ivan, la séquence avec le fou dans Andreï Roublev), vous évitez tout hors-champ. L'espace se déploie dans la durée, rien n'y est caché, des univers multiples y coexistent paisiblement pour peu qu'on veuille bien y poser un regard innocent. Car vous avez eu cet extraordinaire don de vider le monde de ses empreintes sociales et techniques, et d'élaguer la moindre trace de ce labeur réifié dans lequel nos vies viennent se prendre, pour n'en laisser subsister que des vestiges noircis. Ce qui se présente à nous est alors parfaitement neuf et parfaitement ancien. Et il revient à l'intensité de la durée de nous le faire sentir. Si Bergson, en homme de son époque, ne s'était pas tant mépris sur le cinématographe, vous seriez un cinéaste bergsonien. Au lieu de quoi, lui est un philosophe tarkovskien. On parle ainsi à tort de plans séquence dans vos films car cela supposerait un découpage dramaturgique que vous ne pratiquez pas. Tout au plus peut-on repérer l'utilisation de raccords mouvement lorsque un évènement est saisi comme une trouée dans le temps (l'arrivée de petit garçon sur le dos d'Alexander au début du Sacrifice en est un bon exemple) mais le plus souvent, le plan fonctionne de lui-même, en parfaite autonomie, dans la pure sensation de la durée vécue. Cela exigeait de s'affranchir du procédé technique qui découpe le temps en vingt-quatre images par seconde, c'est-à-dire de dépasser le procédé analytique sur lequel Bergson a justement buté, encore trop préoccupé par les travaux de Jules-Etienne Marey. Mais la technique n'est rien quand on la maîtrise, et vos ralentis en sont la preuve. Vous avez du les tourner à la vitesse de 48 images par seconde, peut-être même plus, je ne le saurai jamais. Ce n'est pas tout à fait de fréquence dont il s'agit ici mais de définition : le ralenti réduit le temps d'apparition des images en les multipliant et, ce faisant, surmonte les défaut de la persistance rétinienne que sont la saccade et le flou. Plus que de lenteur, il faudrait parler d'approfondissement et d'intensification. Les cinéastes qui restent maîtres de leurs outils savent que le défilement des images est un accord mené avec notre conscience et que la durée d'un film n'est que la durée de sa perception. Dès lors, l'espace, arrimé à cette sensation de durée, devient un mouvement. Voilà pourquoi vos films sont des chants menés sur les rails de travellings multiples. Le monde qui s'y donne est un territoire que nous explorons spatialement en même temps qu'il change sous notre regard, un espace continu plutôt que discret, où les hommes disparaissent avant de réapparaître plus loin dans une autre posture, avec un autre visage. Ces longs travellings où l'on quitte un personnage pour le retrouver ailleurs, silhouette lointaine que les reflets démultiplient dans le plan, constituent la figure centrale de votre oeuvre, quand tant de copistes ont cru pouvoir approcher vos films en se contentant d'aligner les plans séquence. Un cinéaste vient encore de le faire dans un film un peu vain, Bataille dans le ciel, où, à quelques magnifiques exceptions près, sont alignés comme les ingrédients d'une bouillabaisse les clichés tarkovskiens les plus simples (j'emploie cet adjectif à dessein car il me semble qu'à chacun de ces films, c'est un peu votre nom qui disparaît).
Je m'étais aussi longtemps interrogé sur l'environnement sonore de vos films où les voix semblaient commes des murmures échappés d'une demi-conscience trâinant des lambeaux de rêve sous la pleine lumière de la veille. Une partie de la déception relative que j'eus en voyant votre dernier film tourné en Suède tenait à sa qualité sonore, je veux dire ici sa reproductibilité technique. Le son m'avait semblé trop net, trop précis et perdait de son indistinction opiacée, ce qui est un signe parmi d'autres de cette vie froide dans laquelle nous plonge chaque avancée technologique de l'Occident. L'univers sonore se ramène chez vous à un choix rigoureusement sélectif de quelques bruits distincts, un cours d'eau, le vent qui souffle, l'écho d'un chant... Et c'est un monde qui surgit, parfaitement lointain et parfaitement présent, un paysage naturel et enchanté qui tient à cet art du bruissement devenu impossible aujourd'hui : chaque piste son traitée en dolby impose désormais un souffle constant réparti sur cinq sources sonores et provoque cette masse épaisse et gélatineuse dans laquelle le spectateur est forcé de se vautrer. C'est un peu comme cela qu'on a cru faire avancer le 7ème art.
Maintenant, je me dis que quelque chose s'est perdue le 29 décembre 1986, un courage qui ne me sera jamais donné alors que je me suis jeté dans le cinéma après cette séance au Saint-André-des Arts. Comme s'il allait toujours manquer du temps, de l'argent, du talent, le mien et celui des autres. J'ai rencontré bien plus de gens interessés par le spectacle de ce milieu que par les films eux-mêmes, courant d'un cocktail à une avant-première en affectant dans leurs conversations toutes sortes d'amitiés et en remplissant le vide par une frénésie de travail inutile. Mais nos visages, après tout, sont maculés de la même boue et j'ai mieux à faire que de m'en alarmer. Il m'arrive alors parfois de penser à vous quand je m'ennuie parmi eux. Vous êtes le cinéaste du souvenir qui est, je crois, le lieu exact de notre abandon au monde, et chacun de vos plans est une cartographie intime et universelle de cette place où je me tiens.
Pour cela, je ne vous remercierai jamais assez.
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mardi, 18 octobre 2005
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13:23 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
lundi, 10 octobre 2005
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09:45 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note